Lettre à Gilles Bouleau à propos de “l’embellie économique” [par Jean-Paul Pelras]

Cher confrère,
récemment, sur TF1, en ouverture du journal de 20 h, vous avez évoqué l’embellie de la croissance française, comparable, selon vous, à celle des Trente glorieuses. Un grand moment de communion nationale où votre enthousiasme était proportionnel à l’exploit, où vous deveniez l’intercesseur de la réussite, l’ambassadeur du mérite, le journaliste du résultat.
N’ayant pas suivi de longues études, je suis allé, ce soir-là, chercher sans plus tarder la calculatrice dans le tiroir du buffet pour poser une soustraction : – 8 % de croissance en 2020, + 6,7 % en 2021. Résultat des courses : – 1,3 %. Donc pas de quoi sabrer le champagne, servir les petits fours, donner le moindre feu d’artifice. Alors pourquoi tant d’allégresse ? Si ce n’est pour, une fois encore, communiquer très positivement sur l’action du gouvernement à quatre mois d’une élection où la France va devoir désigner son futur président.

Vous auriez pu, ce jour-là, tout aussi bien évoquer l’enquête réalisée par l’institut CSA pour le Syndicat des indépendants (SDI) qui nous apprend que 70 % des dirigeants d’entreprises de moins de 10 salariés n’ont pas constaté, ces derniers mois, de reprise significative de leur activité. L’affaire n’est pas anodine puisqu’elle concerne tout de même 5,5 millions de TPE. Selon Marc Sanchez, président du SDI qui déclarait sur BFM Business : “Entre le 1er janvier et le 31 octobre, on remarque que plus de 313 000 entreprises ont arrêté leur activité, soit 30 % de plus que l’année dernière. (…) Ces entreprises n’apparaissent pas dans le cadre des procédures de faillite. On est déjà dans la vague des cessations d’activité”.

Alors, me direz-vous, et le plan de relance ? Mais de quoi parle-t-on exactement ? Si ce n’est d’argent fictif prêté par les “marchés financiers” que l’État, donc le contribuable et les entreprises, devra rembourser. Autrement dit, 200 milliards supplémentaires qui viennent engraisser l’insatiable nourrain de la dette publique. Une dette publique qui augmente d’environ 2 665 euros par seconde et qui devrait avoisiner 2 700 milliards d’ici la fin de l’année, soit, à la louche, 115 % du PIB. Elle était, pour faire référence aux Trente glorieuses, inexistante à l’aune des années soixante et présentait même un solde budgétaire positif…
Il serait donc judicieux, cher confrère, de relativiser cette embellie dont vous assuriez, ce soir-là, la promotion avec un triomphalisme qui mérite, à minima, un peu de modestie.

Rajoutons à cela les dépenses publiques qui correspondent à 61,7 % du produit intérieur brut alors que la moyenne européenne se situe aux alentours de 53,1 %. Et l’épineuse question du déficit extérieur français qui pourrait s’élever à 95 milliards d’euros en 2022 contre 86 milliards en 2021, alors que l’Allemagne affiche un excèdent de presque 200 milliards. Soit, hasard de l’arithmétique, l’équivalent du montant des aides publiques affectées aux particuliers et aux entreprises pour colmater les brèches suscitées par la crise sanitaire. Alors, faut-il les passer en “pertes” ou bien en “profits” ? À bien y regarder, tout est question, cher confrère, d’objectivité ou de déni.

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