Viticulture : “La gestion des sols est un des enjeux majeurs de ces prochaines années”

À quelques jours de l’ouverture du Sitevi, Jean-Pierre Van Ruyskensvelde, directeur de l’Institut Français de la Vigne et du Vin, balaye les grands enjeux que doit affronter aujourd’hui la filière viticole.

C’est une lapalissade de dire que les temps ont été durs pour la filière viticole ces deux dernières années, quel regard jetez-vous aujourd’hui sur le contexte ?
Nous sommes en effet plongés dans une ambiance générale un peu étrange. D’un côté, la filière doit faire face à une récolte très fortement perturbée, en particulier dans l’arc méditerranéen, par les conséquences du changement climatique et ce dans un contexte où nombre d’entreprises ont été secouées fortement par les crises de la Covid et de la commercialisation à l’export. La situation est paradoxale parce que si le marché des rouges sera abondé sans problème, le risque de rupture sur les blancs est patent et la perte de marchés, sur ces vins cette année, peut se révéler handicapante pour le futur. D’un autre côté, la filière évolue dans un contexte plutôt favorable. Il y a d’abord le maintien de l’organisation commune de marchés entériné dans la future politique agricole commune, avec le choix réitéré des professionnels de consacrer les 240 M € d’aides à l’évolution du vignoble et à la modernisation des chais. Ensuite, il y a le plan de relance, dont les investissements sont fléchés vers l’agroécologie et l’agroéquipement avec un niveau d’aides publiques pour le moins consistant.

Comment la situation peut-elle évoluer selon vous ?
Le maître mot aujourd’hui, et pour un moment, je pense que c’est “innovation”. Il va falloir innover dans les parcelles mais aussi dans les chais. Nous sommes à l’aube d’évolutions très importantes, de l’encépagement, des modes de conduite, du palissage, de la façon aussi que nous avons de travailler dans la vigne, de trouver de la main-d’œuvre, de préserver la santé des salariés… Nous allons aussi voir se développer de nouveaux itinéraires techniques, on le voit avec la bio, la HVE dans une certaine mesure également, il faudra faire avec le recul du nombre de produits autorisés pour traiter la vigne… Tout cela conduira à innover dans le végétal avec des cépages peut-être issus de régions situées plus au Sud de l’Europe, mais aussi d’autres résistants aux maladies, pour s’affranchir de la gestion des ZNT…

C’est peut-être là qu’est finalement le levier le plus puissant pour les évolutions à venir ?
Oui. Parce que l’autre enjeu majeur, à mon sens, c’est la gestion des sols. Sur ce sujet, il faudra compter avec d’une part la réduction ou la disparition des herbicides, comme le glyphosate, et d’autre part garder à l’esprit que l’enherbement est aussi un moyen de participer à la lutte contre le changement climatique en stockant du carbone. Il faudra donc changer complètement d’approche mais aussi de matériel pour gérer les sols durablement. Peut-être faudra-t-il aussi aller jusqu’à la révision des cahiers des charges d’appellations parce que jusqu’ici, tout est fait, avec les hauteurs de palissage par exemple, pour maximiser l’évapotranspiration…

Et au chai ?
Ce sont les mêmes enjeux de durabilité que l’on retrouve avec une pression très forte pour faire reculer la consommation d’intrants, le soufre en premier lieu, mais aussi l’eau, l’énergie, mais aussi les emballages, le transport… On verra également, c’est a priori acté dans la prochaine PAC, ce que donnera la possibilité de désalcooliser les vins jusqu’à un niveau important. Les technologies existent mais le coût reste aujourd’hui très élevé à cause de la perte de volumes, il faudra beaucoup d’innovations dans ce domaine.

La filière a pourtant déjà beaucoup évolué…
Oui, mais il faudra terminer la mutation en cours dans la filière et que les vignerons ou les caves coopératives, mais c’est bien compris depuis un moment, produisent des vins pour des marchés précis et définis et qu’ils parviennent à des niveaux de production, de rendements, qui permettent d’atteindre la rentabilité. Nous allons probablement voir se creuser le fossé entre deux modèles. D’un côté avec les entreprises qui auront choisi de s’agrandir et, de l’autre, les entreprises qui refuseront cette voie pour se concentrer sur la création de valeur optimale sur de plus petites surfaces. Ce sont des modèles très différents mais il faudra qu’ils soient compétitifs pour survivre. Surtout dans le contexte actuel de fuite des vocations pour les reprises d’exploitations, de renouvellement des générations.

Ces tensions s’incarnent-elles dans le Sitevi ?
Oui, bien sûr, mais ce sera surtout aussi un moment où les gens de la filière auront plaisir à se retrouver. On voit en effet poindre de nombreuses solutions à ces problèmes, avec le numérique et les applications qui continuent de se développer, les outils de travail du sol, les pulvérisateurs aussi, les tracteurs électriques ou au biométhane, les robots qui, s’ils sont encore onéreux, finiront par arpenter nos vignes…

Propos recueillis par Yann Kerveno

Le marché des matériels pour la viticulture en Europe et en France

La production française de matériel de récolte s’est élevée en 2019 à 220 millions d’euros, ce qui représente 5 % de la production française totale en valeur. La France est le champion européen de la production de machines à vendanger avec 1 182 machines produites en 2019 et une production de
157 millions d’euros. Elle fabrique des matériels pour les cultures spécialisées (le lin par exemple), mais pas de moissonneuses-batteuses ou d’ensileuses automotrices. En Europe, 75 % de la production de matériel de récolte sont concentrés par l’Allemagne et la Belgique, la France
arrivant en 4e position loin derrière ces deux pays et l’Italie.

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