Vins : tensions interprofessionnelles [par Yann Kerveno]

Une crise majeure au CIVL et la création d’une nouvelle fédération souhaitant être représentative au CIVR sont le signe que les rapports de force ont évolué au sein de la filière viticole régionale. L’heure est-elle à l’avènement des metteurs en marchés directs ?

L’appellation est un peu tordue, “metteurs en marchés directs”. Mais une fois expliquée, elle prend tout son sens. Un metteur en marché direct est un producteur de vin qui commercialise tout ou partie de sa production directement conditionnée, sans passer par le négoce. Il peut s’agir d’un vigneron indépendant mais aussi d’une cave coopérative… Et pourquoi cette catégorie d’acteurs souhaite aujourd’hui être reconnue ? Parce qu’elle représente 51 % des sorties en Roussillon. C’est donc pour fédérer ce secteur qu’est en cours de création la Fédération des metteurs en marchés directs des Pyrénées-Orientales, parce que, c’est Philippe Bourrier, son futur président, qui l’explique, “nous voulons juste montrer que ce qui était vrai il y a vingt ans ne l’est plus aujourd’hui. Cette fédération qui accueillera les vignerons indépendants et les caves coopératives, pourvu que la définition soit respectée, est créée pour assurer leur représentation auprès des pouvoirs publics, des ODG et de l’interprofession…”

Les CVO au cœur

Au centre du débat, mettons les CVO (contributions volontaires obligatoires) et le système de répartition des charges. “Ces CVO sont réglées pour 50 % par les producteurs et pour 50 % par le metteur en marché” explique Philippe Bourrier. “Un metteur en marché direct, qui commercialise donc directement sa production, règle donc 100 % de la CVO, quand le vigneron qui travaille avec un négociant n’en paye que 50 % et le négociant les 50 % restants.” Là où le problème se corse, c’est que les statuts du Conseil interprofessionnel des vins du Roussillon sont composés de deux collèges, celui de la production et celui du négoce. “En somme, nous ne sommes pas représentés en tant que tels dans notre interprofession” ajoute-t-il…

En Languedoc, la crise ouverte depuis cet été trouve sa source dans le même casse-tête, même si, pour le coup, il existe une fédération régionale des metteurs en marché directe depuis plus de 20 ans et que ses représentants participaient pleinement à la vie du CIVL. Jean-Marie Fabre présidait cette fédération jusqu’à il y a une dizaine de jours : “L’existence de cette fédération est liée à un premier conflit important, survenu il y a 22 ans. Ce conflit avait cessé grâce à un accord trouvé entre Xavier de Volontat, le CIVL et Joël Castany, depuis, les metteurs en marchés directs, qui commercialisaient plus de 50 % de leur production en direct, bénéficiait d’une représentation au sein du conseil d’administration de l’interprofession.” Avec, au sein du CIVL, un collège production représenté par les ODG, et un collège “mise en marché” composé à parité entre les metteurs en marché directs et le négoce.

57 % du budget

Et si la bataille fait aujourd’hui rage (lire ci-dessous) c’est “parce que l’organisation des négociants a décidé qu’ils étaient, en fait, les seuls représentants légitimes de ce secteur de la mise en marché” poursuit le vigneron de Fitou. Sauf que si la présence des metteurs en marchés directs était liée à un accord “amiable”, la loi, le code rural, donne toute la place à ces opérateurs dans les interprofessions…
Et pourquoi cela pose problème ? Parce que derrière, il y a des questions de financements. Et de divergence d’approche stratégique. “Pour nous, metteurs en marchés directs, nous considérons que les efforts de promotions des signes de qualité qui le composent et menés par le CIVL doivent profiter à tous les opérateurs de la région, que les fonds engagés doivent être un levier pour les entreprises. Et non financer directement les actions des entreprises. Or, depuis trois ou quatre ans, nous avons été sur une position différente de celle du négoce, qui privilégie cette dernière approche. On nous a refusé des opérations pour des motifs ridicules, que nous n’atteignions pas 100 000 bouteilles sur tel ou tel marché envisagé, que nous n’étions pas déjà présents sur ces marchés, ou que ne pouvions présenter qu’une seule appellation” liste-t-il. Donc, on écarte les entreprises qui apportent 57 % du budget pour favoriser celles qui n’abondent le budget qu’à hauteur de 25 % résume-t-il ensuite.

Arrogance et suffisance

En Roussillon, Philippe Bourrier ne dit pas autre chose. “Tout est question de répartition des budgets sur les différents marchés, c’est pour cela qu’il faut que nous ayons notre mot à dire. Il y a des choses qui nous semblent maladroites, la façon dont est gérée la stratégie export, d’autres qui sont plus engageantes comme celle de la stratégie par marché et non par produit, mais il faut que tous les acteurs puissent s’exprimer, le négoce, qui est important, et les metteurs en marchés directs.”
Et Jean-Marie Fabre de conclure : “La structure de la filière viticole a beaucoup évolué ces dernières années, vous avez des négoces privés qui se sont lancés dans la production, des producteurs qui ont créé des sociétés pour commercialiser leurs vins, les coopératives se sont regroupées… La sagesse voudrait aujourd’hui que l’arrogance et la suffisance ne soient pas ce qui guide les décisions et qu’on comprenne que la filière a évolué, qualitativement, structurellement et que sa représentativité doit aussi évoluer.” Emballé c’est pesé.

CIVL : la fronde et la justice

Que reste-t-il du Conseil interprofessionnel du Languedoc aujourd’hui ? Si ce n’est un champ de ruine, pas beaucoup plus. Fitou, Corbières, Faugères ont un pied hors de l’interprofession et ont appelé leurs ressortissants à suspendre le règlement des CVO. Le Minervois a déjà pris ses cliques et ses claques. L’interprofession est en plus attaquée en justice quant à la validité de sa dernière assemblée générale de l’été puisque des membres de droit, acteurs des metteurs en marchés directs, n’ont pas été convoqués pour statuer.

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