Tribune : Le grand remplacement [par Noémie Collet]

Noémie Collet, éleveuse de chèvres à Saint-Jean-d’Aulps, Haute-Savoie, réagit aux mutations d’une société qui délaisse la paysan et la ruralité.

Il fait la une. Dénié par la bien-pensance, diabolisé par le politiquement correct, ou approuvé par ceux qui se sentent trahis par les gouvernances successives, la thèse a, à minima, le mérite de donner du punch à la campagne de la future échéance électorale, que les sondages donnent courue d’avance.
Mais s’il en est un indiscutable, qu’aucun partisan de tout poil ne pourra nier, c’est bien celui qui se joue dans les campagnes françaises. Voilà des décennies qu’il est en marche. Certainement depuis l’après-guerre, et la date fatidique de 1962, avec la mise en place de la Politique agricole commune, dont le chef d’orchestre enchaînera les plans, mesures et surtout les normes et contraintes dont le ressac des vagues folles lessive, encore et encore, les campagnes de leurs corvéables soldats.
Les décisions politiques, cautionnées par une majorité syndicale aveuglée par les marchés extérieurs, ont sonné le glas, des montagnes jusqu’aux plaines. Mais elles ne sont pas les seules coupables.
Le changement de société, devenue consommatrice et oisive à outrance, capricieuse et désinvolte, irrespectueuse de ceux qui remplissent leur estomac, dans laquelle le laborieux paysan, après s’être plié à en perdre toute résilience, n’y trouve plus son compte, parait lui aussi responsable. Comment tenir la cadence, garder la motivation, quand le voisin, l’ami, le frère ou l’épouse travaille deux ou trois fois moins pour gagner deux ou trois fois plus ? Comment supporter autant de contraintes normatives, administratives, sociétales, au pays du droit social, au pays où on a diabolisé le travail ?

Alors voilà, que depuis un demi-siècle, ici ou là, on apprend que le voisin a quitté ses bottes et pendu sa cotte une toute dernière fois, condamnant ainsi le grondement matinal de la machine à traire, le va et vient du camion de lait, saignant les coqs et les paysans les uns après les autres.
45 000 vaches laitières en moins dans le seul département de la Manche en quelques mois, combien cela représente-t-il de destins brisés ? Des reconversions en cultures céréalières, pour la plupart, mais pour combien de temps ? Jusqu’à ce que ces nouveaux marchés ne s’effondrent ? Dans le même temps, le groupe Danone annonce que, dès 2023, il cessera la collecte de lait pour 220 producteurs du Sud-Ouest, renouvelant ses locaux au profit d’une usine qui transformera du lait végétal.
En Haute-Savoie, ce sont 240 bovins qui sont abattus par précaution alors que les bouquetins, contagieux, atteints de brucellose dorment sur leurs deux oreilles.
Et combien encore ? Adieu donc veaux, vaches, cochons, couvées…

Mais l’hémorragie ne s’arrête pas à l’économie agricole, qui rappelons le ici, contribue au PIB à hauteur de 6,7 % (chiffre de 2017) et fait vivre bon nombre de partenaires. C’est tout un pan de notre France qui disparaît peu à peu, avalé par la société moderne.
Après avoir remisé notre patois aux vestiaires des Ehpad, l’alambic au musée du temps passé, abandonné les vergers, vendu la terre aux promoteurs, débarrassé les derniers lapins qui faisaient le succès des repas dominicaux, chassé les derniers chasseurs, compté les curés sur les doigts de la main, comme les épiceries, les postes et les écoles, déboulonné les cloches des églises et retiré celles des vaches… Après un énième procès au dernier coq, le grand remplacement aura bien lieu.

Noémie Collet
“La bergère en colère”

One thought on “Tribune : Le grand remplacement [par Noémie Collet]

  • 3 février 2022 à 7 h 39 min
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    Excellent article de Noémie Collet. Lucide et clair

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