Lettre à 15 ministres sacrifiés [par Jean-Paul Pelras]

Mesdames messieurs,
espérons que cette petite correspondance vous parviendra dans les temps impartis car, passé le 19 juin (et peut-être même le 12…), elle risque de m’être retournée avec la mention fatidique : “N’habite plus à l’adresse indiquée”. Victimes directes ou collatérales d’une politique à laquelle vous souscrivez pleinement puisque vous êtes membres du gouvernement, vous pourriez en effet, comme l’a exigé le président de la République, devoir rendre les clés de vos ministères si vous échouez au concours qui ferait de vous des parlementaires, qu’ils soient, à ce titre, sédentaires ou nouvelets.

Commençons donc par énumérer vos patronymes de potentiels vacataires, afin que nous puissions, le cas échéant, nous souvenir de vos sacrifices respectifs d’ici quelles années : Elisabeth Borne, Gérald Darmanin, Amélie de Montchalin, Brigitte Bourguignon, Olivier Dussopt, Damien Abad, Marc Fesneau, Stanislas Guerini, Yaël Braun-Pivet, Olivier Véran, Gabriel Attal, Franck Riester, Clément Beaune, Justine Bénin et Olivia Grégoire. Autrement dit la moitié du gouvernement, dont quelques incontournables puisque figurent en pole position la locataire de Matignon, le ministre de l’Intérieur, celle de la Santé, son prédécesseur, celle de l’Écologie, qu’il faut dans l’ordre protocolaire citer désormais avant celui de l’agriculture, la préposée aux Outre-mer, le responsable des Comptes publics ou, entre autres éventuels perdants, la nouvelle porte-parole du Gouvernement.

Pour prendre la mesure des risques encourus par ces candidats au suffrage législatif, il faut se souvenir des vestes, pardessus et autres doudounes et parkas distribués lors des élections régionales, quand bon nombre de ministres n’étaient même plus présents au second tour. Une rouste historique, passée par pertes, profits et autres énigmatiques silences puisque, à l’époque, personne parmi les impétrants ne fut officiellement limogé. À commencer par Dupond Moretti qui préféra, pour cette occurrence millésimée 2022, rester prudent en se tenant loin des joutes pouvant le renvoyer in petto, sans passer par l’Assemblée, à la barre des tribunaux. Une assemblée où, si vous êtes élus, vous ne pourrez siéger. Rappelons que, selon le code électoral, les députés et les sénateurs qui acceptent des fonctions gouvernementales sont remplacés, jusqu’à l’expiration d’un délai d’un mois, par les personnes élues en même temps qu’eux à cet effet. C’est à se demander pourquoi ils se présentent. Et surtout, pourquoi devraient-ils être désignés par le peuple français pour occuper une fonction placebo, un rôle improductif, une option payée par nos impôts ?

Vous voici donc, valeureux artilleurs intérimaires, partis au front pour représenter cette “Renaissance” qui, à défaut de pouvoir sauver la France, nous fournit une politique “circulaire”. La France, ce pays qui vous sera éternellement reconnaissant, cette Nation qui prendra acte de votre dévouement, de votre oblativité, de votre abnégation, de votre tragique et poignant désintéressement si, d’aventure, vous veniez à échouer. Si, par un malheureux concours de circonstance, vous veniez à perdre à la fois votre place au gouvernement et votre siège de député. Contrairement à ceux qui, dans le secret de l’Élysée et probablement depuis des mois, sont prévus (et prévenus) pour vous remplacer, à leur cœur défendant, compatissants et, bien sûr à n’en point douter, bon gré mal gré.

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