La nouveauté fait recette

Effet de l’enfermement ? Besoin de sortir de ce cocon anxiogène dans lequel nous sommes contraints depuis plus d’un an ? Envie de se ressourcer entre deux séances de méditation et de yoga sur Youtube ? L’appel irrépressible de la nature pour les citadins ? Le fait est que certains l’ont compris, et même l’ont très bien compris, qui envahissent aujourd’hui les medias, tous supports confondus, en déclinant le thème de la nouveauté : c’est “le nouveau monde de l’après”. Alors, dans ce monde d’après, comme un enfant qui sort d’une indigestion de chocolat, on va être sérieux et on va manger “sain”, des carottes bouillies, des épinards et même des brocolis ! Les industriels de l’agro-alimentaire l’ont bien compris et ont fait leurs, les résultats de diverses études et notamment de celle de Selligent (marketing cloud) publiée en fin d’année 2020, révélant les profonds bouleversements constatés depuis la pandémie dans les comportements d’achat et dans les attentes des consommateurs vis-à-vis des marques.

La cible désormais, ce sont ces “nouveaux” consommateurs, devenus addicts aux réseaux sociaux (s’ils ne l’étaient déjà) et préoccupés par la sauvegarde de la planète derrière leurs écrans. Voici donc les briques de la “nouvelle” recette de soupe de légumes X avec des vrais légumes ! Aaah, c’est donc qu’ ”avant”, ces soupes étaient sans légumes ? En voici d’autres de la marque Y, “sans”, sans colorant, sans conservateur, sans sucre ajouté, sans sel ajouté, sans gluten, sans, sans, sans… Au point qu’on peine à lire sur l’emballage ce qu’il y aurait dedans au bout du compte ! L’effet pervers de ce marketing, c’est qu’on accrédite ainsi le fait qu’avant ces “nouveautés”, on faisait manger n’importe quoi aux consommateurs – ce qui n’est pas nécessairement faux d’ailleurs – mais surtout que cela ne venait pas des recettes de l’industrie agro-alimentaire mais bien des produits utilisés : les légumes, les fruits et les viandes provenant de ces agriculteurs si peu soucieux de l’environnement. C’est le greenwashing (éco-blanchiment), méthode de marketing permettant à l’industriel de se donner une image éco-responsable, tout en participant ainsi à l’agribashing, jetant dans un même sac les géants céréaliers de la Beauce et nos agriculteurs de la vallée de la Têt ou de la plaine du Roussillon.

La nouvelle agriculture la marque des agriculteurs

Encore empreints de reconnaissance envers ces petits agriculteurs découverts pendant le confinement à proximité de nos villes, nous avons dorénavant intégré dans notre langage et dans nos vies, la notion de “circuit court”, gage de vie saine et réappropriation d’une histoire et d’un terroir. Après avoir investi dans des robots cuiseurs vapeur, dans des livres de recettes et autres appareillages désormais indispensables à la cuisine, c’est à Yannick, à André, à Pierre ou Jean qui font l’effort de venir en ville et qui ont développé un site internet ou qu’on va voir sur leurs exploitations avec les enfants, qu’on demande des renseignements et qu’on apprend par exemple que les asperges sauvages, c’est selon la terre où elles ont poussé qu’on pourra en manger seulement la pointe ou également la tige entière. Alors, c’est sûr, l’apparition sur nos écrans de spots audiovisuels avec des enfants, fiers de papa et maman, agriculteurs et éleveurs soucieux du bien-être animal, “la nouvelle agriculture, la marque des agriculteurs”, ça fait écho ! Pour un esprit curieux, on découvre que ce ne sont pas les mêmes “petits agriculteurs” qu’on a appris à côtoyer, mais que c’est une coopérative de l’Ouest ou plutôt un groupe de sociétés coopératives au chiffre d’affaires de près de 2 milliards d’euros, qui a déposé cette marque.
Alors certains pourraient me qualifier d’esprit chagrin et me reprocher de ne pas voir qu’après tout, c’est bien que ce soient des agriculteurs organisés qui récupèrent cette tendance consumériste, au lieu la laisser exploiter par les industriels de l’agro-alimentaire. Je rétorquerais, parce que je suis juriste, que j’aurais préféré un label lancé par une organisation agricole quelle qu’elle soit, à destination de tous les producteurs agricoles, plutôt qu’une marque, privative, autorisant l’entreprise (la coopérative) à agir en contrefaçon contre tout utilisateur non membre de son groupe. J’ajouterais que le propre de toute coopérative, c’est d’appartenir à ses membres, agriculteurs en l’occurrence, et que toutes les marques sont donc celles des agriculteurs.
Et que je reste étonnée que l’INPI ait accepté cette appropriation des termes “nouvelle agriculture” qui, lorsqu’on y réfléchit en creux, constitue une sorte d’aveu des fautes du passé (et du présent pour ceux qui ne font pas partie du groupe en question). Alors, pour ma part, je continue à acheter local et au fait, André, n’oublie pas pour samedi mon miel de tamaris !

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