Violences verbales [par Jacqueline Amiel-Donat]

Drôle d’époque vraiment que celle que nous traversons, pleine de bruits et de fureurs et, en même temps, si pauvre de mots. Pas de silence pour autant, mais des cris, des insultes ou invectives en tous genres. Comme s’il était impossible de mettre des mots sur l’exacerbation ressentie, comme s’il était impossible d’exprimer son désaccord ou son accord autrement que par la violence. Violence des mots pris au hasard dans un glossaire qui pourrait être directement issu des travaux de Gilles de La Tourette sur ses patients.

Impétuosité, intempérance, impuissance peut-être dans toute discussion qui ne peut plus exister sans la mesure à l’audimat des huées et des sifflets ou des “like” récoltés. Le sentiment d’une certaine puissance à empêcher ainsi la parole de ceux/celles qu’on ne veut pas entendre ? La satisfaction de saboter l’effet d’un écrit dont on n’approuve pas le propos, souvent sans l’avoir vraiment lu, mais parce que “globalement” on ne serait pas d’accord ? Le pouvoir de censure par l’injure, une manière de couper court à l’expression de l’imprudent/impudent.
Qui ose en effet aujourd’hui prétendre exposer une opinion, que ce soit dans une discussion orale ou par écrit ?

Nombre d’exemples actuels pourraient être cités et notamment sur ces espaces dits “libres” offerts par les réseaux sociaux, où la moindre opinion personnelle déclenche les attaques personnelles et insultantes des “trolls” professionnels, agissant le plus souvent sous couverture. Ce n’est plus un parapluie qu’il faut grand ouvrir, ce sont des casques lourds dont il faut s’équiper, avant de se résoudre prudemment à ne diffuser sur Instagram que les photos de ses animaux domestiques ou de ses prouesses culinaires. Et encore (…)

L’abandon du débat

Paradoxalement (ou pas d’ailleurs), on redécouvre dans les facultés de Droit ou dans d’autres enceintes, les vertus des concours d’éloquence et des joutes verbales. Un peu comme s’il s’agissait d’une prouesse réservée à une élite, un pur exercice de style pour classe dominante.
Et nous, quand avons nous tous commencé à abdiquer ? Un abandon non pas tant de l’art du débat mais de son enrichissement par les arguments de l’autre. Une confrontation dont on pouvait sortir convaincu, ou au contraire d’autant plus convaincant. En coloration, le noir n’est jamais tout noir, pas davantage le blanc. Leurs nuances sont nombreuses et tirent du bleu, du rouge ou du jaune. Depuis quand avons nous renoncé aux nuances ? Depuis quand avons nous renoncé à échanger nos avis et opinions sans craindre de finir lapidés littéralement ou cloués au pilori ?

Je l’avoue, et même si je ne l’apprécie guère, j’ai été agacée par les huées et les insultes qui ont fusé lors de la Fête de l’Humanité contre le porte-parole du gouvernement, invité à débattre de la réforme des retraites avec le secrétaire général de la CGT. Pourquoi l’avoir invité à débattre si on ne veut pas l’entendre ? Pourquoi renoncer ainsi à contrer ses éventuels arguments puisqu’on n’a pas pris la peine de les écouter ?
Des dialogues de sourds avec l’invective en guise de sifflet de fin de partie. Un comportement qui se généralise et qu’on pourrait tenter d’expliquer par la lassitude devant l’inanité de la parole politique. Mais un comportement tellement vain et qui produit un effet inverse de celui souhaité : une dictature (si dictature il y a) ne perdure que grâce au raisonnement binaire et à la pauvreté du débat par la privation de la parole des opposants. Dès lors, ces violences verbales ne seraient-elles pas plus efficaces encore qu’une censure étatique ?

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