Ukraine : les prix flambent [par Yann Kervveno]

Les hostilités déclenchées par Vladimir Poutine en Ukraine ont un fort potentiel de nuisances qui dépasse largement le sort funeste des Ukrainiens une nouvelle fois aux prises avec les forceps de l’histoire.

Inutile de dire que nous nous serions bien passé de telle avanie. Le conflit déclenché en Ukraine va venir tendre un peu plus les marchés alimentaires, comme nous l’expliquons dans notre numéro daté de cette semaine. Alors, on ne tirera pas de plans sur la comète, ce n’est pas le genre de la maison, mais on peut rappeler ce qui se joue parce que l’Ukraine n’est pas un opérateur mineur du secteur. Ces derniers jours, la presse s’est d’ailleurs largement fait l’écho de ces préoccupations. Dans un long papier publié la semaine dernière Politico dressait ainsi le portrait de la puissance agricole ukrainienne, elle figure dans le top dix mondial. “C’est un problème à deux étages pour l’Europe” expliquent les auteurs de l’article. “L’Ukraine est le quatrième fournisseur de l’Union européenne qui absorbe environ un quart des importations de céréales et d’huiles végétales ainsi que près de la moitié du maïs produit en Ukraine.” Les importations d’Ukraine représentent 4,9 % des importations agricoles européennes. Voilà pour l’ampleur du bazar.

Production de blé en Ukraine

Moyen-Orient et Afrique du Nord

Mais comme le font remarquer Zosia Wanat et Sarah Anne Aarup, c’est surtout le jeu à trois bandes qui est dangereux. L’Europe aura la capacité à surmonter sans trop de problèmes l’éventuelle défection de ce fournisseur important (mais à quel prix ?) ce qui ne sera pas forcément le cas des autres clients du pays, le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord en particulier dont on sait l’extrême sensibilité aux mouvements erratiques du marché des céréales. Imaginez que 55 % du blé importé au Liban, tout comme du quart du blé importé par la Turquie. En Égypte, la perspective d’un conflit donnait des sueurs froides aux autorités puisque le pays importe 88 % du blé qu’il consomme d’Ukraine et de Russie… Le pays pouvait toutefois voir venir et commencer de diversifier ses approvisionnements avec un stock estimé à plus de cinq mois de consommation. Des zones où la cherté des céréales est déjà une préoccupation politique. Pour autant, à regarder le détail, la situation pourrait aussi se compliquer pour nous sur certains produits spécifiques. Ainsi 88 % de l’huile de tournesol consommée en Europe provient d’Ukraine tout comme 41 % des huiles de colza et, c’est plus anecdotique, 26 % du miel.

Les cours flambent

Reste la question du prix des céréales. Interrogé par Politico, un spécialiste russe du secteur rappelle que lors de la guerre de Crimée, en 2014, les prix des céréales avaient gagné 20 % en quelques jours. Mais avant le début du conflit, ce papier a été publié début février, il estimait que le risque d’envolée des prix était assez faible en cas de déclenchement d’un conflit. “Parce que le marché a probablement déjà intégré cet événement.” Pour autant, quelques heures après le début du conflit, les prix flambaient littéralement depuis l’ouverture des marchés à terme. En début d’après-midi jeudi 24 février, le blé (mars 2022) prenait 38,50 euros la tonne à plus de 325 euros, le maïs (mars 2022) prenait lui 27,25 euros la tonne et approchait les 300 euros à Euronext. Sur le marché du physique, à échéance juillet août 2022, le blé meunier prenait 10 € à 276 € la tonne rendu Rouen.

 

Cours du blé Euronext le 24 février 2022
Cours du maïs Euronext le 24 février 2022

S’il est trop tôt pour établir avec un semblant de certitude (combien ont dit, encore jusqu’à hier, que Poutine ne franchirait pas le Dniepr ?), les conséquences à long terme, si la Russie met la main sur l’Ukraine et son complexe agro-industriel, elle contrôlera alors un tiers de la production mondiale de blé… En plus du gaz. Et il faudra aussi surveiller le prix des autres matières premières. Le baril de pétrole (Brent) a franchi allègrement les 100 $ depuis ce matin, il est à 104 dollars jeudi après midi soit 93 €. Tout sera donc plus cher très vite pour nous, mais pas autant que le prix que vont payer les Ukrainiens pour l’appétit des Russes.

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