Qu’ils aillent au diable ! [par Jean-Paul Pelras]

Jeudi 17 h. Sur l’écran de l’ordinateur la page est toujours blanche, désespérément blanche. Pourtant les sujets ne manquent pas, aussi menaçants que ce ciel d’étain recouvrant, ce soir-là, l’Aubrac entre deux orages. Le conflit ukrainien bien sûr, les provocations de Poutine, la mobilisation russe, les atermoiements diplomatiques dictés par les États-Unis d’un côté et par la conjoncture économique de l’autre. Le chaud et le froid en quelque sorte, au propre comme au figuré, avec des prix qui ne cessent d’augmenter pour la quasi-totalité des matières premières et un séisme annoncé en fin d’année sur le front des énergies.
Et puis il y a loin, très loin des préoccupations qui concernent les Français, les élucubrations de leurs dirigeants. Du col roulé de Le Maire à la doudoune de Borne, en passant par le sèche-linge de Le Gendre, la promotion de l’ex-préfet Lallement à la marine, celle de Castaner au port de Marseille ou encore la dénonciation de Pécresse par Bayou qui fut lui-même balancé par Rousseau (soutien d’Obono qui préconise de manger les morts), nous assistons au déballage puéril d’une giboulée de conseils ou de petits règlements de compte dignes d’une cour de maternelle à l’heure des partis de billes ou d’osselets.

À cette liste non exhaustive de bagatelles politiciennes, rajoutons la mise en examen de Kolher, le procès ordonné contre Dupond Moretti et, entre autres provocations, la déclaration de Macron : “Si une motion de censure est votée, je dissous dans la minute”. Le locataire de l’Élysée faisant évidemment référence à la réforme des retraites et au renvoi des députés devant les électeurs. Risqué ? Même pas ! Jupiter/Vulcain a fait ses comptes et le délitement de l’opposition alimenté par les querelles de clan au sein de la Nupes, le fossé qui sépare les extrêmes ou encore le comportement empêché des Républicains, à défaut de représenter le moindre danger, pourraient lui permettre, de transformer l’essai, d’officialiser le sacre.

Et ce sont sur ces peurs que le chef de l’État compte pour gouverner

Macron terminera son mandat. Il réformera à la hussarde si nécessaire, mais il réformera car il l’a décidé. Il réformera car il est parvenu, avec seulement un quart de l’électorat en sa faveur, à s’octroyer les pleins pouvoirs. Si nous savons comment, nous pouvons tout de même nous demander pourquoi ? Et bien tout simplement car de nombreux Français ont peur, peur du changement, peur de l’inconnu pour ceux qui sont déjà à la retraite, peur pour leurs placements, peur pour l’immobilier, peur pour tout ce qui est acquis et qui pourrait être abrogé. Et ce sont sur ces peurs que le chef de l’État, en banquier averti, compte pour gouverner.

Alors, que les autres aillent au diable, les sans dents, les complotistes, les gilets jaunes, ceux qui ne sont rien, ceux qui n’ont qu’à baisser leur chauffage à 19° quand ils étaient déjà à 15°, ceux qui n’auront qu’à isoler s’ils ont trop froid, ceux qui n’ont qu’à se renseigner sur les aides d’État auxquelles, de toutes façons, ils n’auront pas droit, ceux qui doivent faire preuve de résilience et de résignation, ceux qui devront regarder les pictogrammes énergétiques le soir à la télévision, ceux qui ont obéi à Véran, Delfraissy, Castex et Salomon.
Oui, qu’ils aillent au diable et qu’ils ne viennent surtout pas bousculer les consciences de celles et ceux qui, confortablement installés à droite comme à gauche du canapé républicain, observent ce que subissent les autres tout en vérifiant qu’il ne leur arrive rien.

Voilà pourquoi Macron terminera sans encombre son quinquennat. Car la capacité d’indignation n’existe pas, si ce n’est sur ces réseaux sociaux où une information chasse l’autre, où l’expression spontanée sert d’exutoire, où le pull à col roulé ne gratte plus au bout d’un quart d’heure, où la doudoune est vite oubliée entre la série télévisée du lundi, l’intempérie du mardi et le couronnement du mercredi. Les nouvelles technologies nous permettent, à ce titre, d’organiser nos peurs, de les trier, de les choisir, de les prioriser et de les abandonner derrière l’écran noir de nos pages désespérément blanches. Voilà, finalement, la boucle est bouclée.

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