Pourquoi Jean Castex n’aurait pas du inaugurer le “Train des primeurs” !

Parce que le sang du syndicaliste agricole coule encore dans les veines du journaliste, je suis surpris par l’engouement que suscite la remise en service du Train des primeurs Perpignan-Rungis suspendu depuis l’été 2019 par manque de clients. Surpris par l’écho médiatique, surpris par la venue du Premier ministre Jean Castex à l’occasion de l’inauguration de cette ligne, le lendemain de la visite de Philipe Martinez, secrétaire général de la CGT, attendu lors d’une manifestation festive à la gare de fret Saint Charles.

Saint Charles, plateforme multimodale par laquelle transitent chaque année plus de 1,6 millions de tonnes de fruits et légumes dont presqu’un million en provenance d’Espagne, plus de 400 000 tonnes en provenance du Maroc (contre 5 000 tonnes en 1989…), 110 000 tonnes d’origines, pays et continents divers, et seulement 130 000 tonnes en provenance de France.
Saint Charles, créée en 1970, dont le chiffre d’affaires dépasse 1,8 milliards d’euros qui bénéficia d’innombrables accords bilatéraux avec les pays du Maghreb, du jeu des distorsions déloyales, monétaires du temps de la peseta, sociales avec, encore aujourd’hui, un smic mensuel payé 1 587 euros en France contre 965 euros sur 14 mois en Espagne et environnementales avec une application des normes européennes, disons, à géométrie variable.

Pour ne citer que cet exemple, et il faut poser la question aux membres du Gouvernement, la tomate française peut-elle rivaliser avec celle importée du Sahara occidental où la main d’œuvre est parfois rémunérée moins de 10 euros par jour, où les conditions de productions sociales et sanitaires n’ont certainement pas grand-chose à voir avec les normes imposées aux maraichers Nord-catalans, bretons ou provençaux ?
Je constate, non sans une certaine indignation, la satisfaction des politiques plébiscitant cette ligne Perpignan-Rungis retenue parmi les trois projets devant bénéficier du plan gouvernemental d’un milliard d’euros d’ici à 2024 pour le développement du fret ferroviaire. Une ligne qui concernerait 400 000 tonnes par an, soit presque 3,5 fois plus que la seule production française transitant soi-disant par Saint Charles.

Alors, bien sûr, certains diront que la production roussillonnaise pourra aussi bénéficier de ce moyen de transport… Mais de quoi parle-t-on exactement ? Si ce n’est d’une agriculture locale réduite à sa portion congrue, qui ne produit plus que 35 millions de pieds de salade contre plus de 220 millions au cours des années 90. En 1980, les Pyrénées-Orientales comptaient 14 700 exploitants, ce département en compte péniblement 3 000 aujourd’hui, toutes productions, fruits, légumes, vin, élevage, confondues. Avec une viticulture qui est passée pour cette période de 2 millions d’hectolitres à moins de 500 000, avec un secteur arboricole qui est passé de 12 500 hectares à 4 500, avec un secteur maraicher qui a dégringolé de 8 000 hectares à 1 500…

Un outil subventionné par l’État pour transporter des marchandises importées…

Que s’est il passé entre temps dans ce département qui, et il est important de le préciser, par la nature de ses productions, est très peu concerné par l’octroi des aides PAC ? Et bien l’agriculture, de surcroit transfrontalière, fut, comme dans aucun autre département, laminée par l’impitoyable mécanique des importations. Et les fils de paysans font désormais la circulation devant les écoles, écrivent des articles de presse, poussent des transpalettes à Saint Charles ou ont embauché dans quelques administrations.

Alors, aller inaugurer en connaissance de cause, puisque M. Castex était élu dans les P.-O. avant d’accéder à Matignon, un outil subventionné par l’État pour transporter des marchandises pouvant nuire à la compétitivité des maraichers et des arboriculteurs français, a effectivement de quoi choquer ceux qui se sont battus pendant des années face au déni politicien, pour tenter de sauvegarder les productions locales et l’induction qu’elles représentaient.

Plus étonnant encore, l’absence de réaction des syndicats agricoles, des responsables professionnels ou consulaires quand, en définitive, ce train est davantage celui des importateurs que celui des primeurs. Ces primeurs qui ont fait la prospérité des agriculteurs perpignanais et dont il ne reste que quelques parcelles entre deux friches et trois immeubles dans la surenchère des espaces bétonnés. Oui, que diraient ces syndicalistes, toutes obédiences confondues, si le même Premier ministre inaugurait un autre moyen de locomotion transportant de la viande importée d’Argentine ou des céréales en provenance du Mercosur ? La question est embarrassante, elle sera certainement vite éludée par un haussement d’omoplates condescendant. Quand la parole du journaliste pèse désormais aussi peu que pesait ici, pendant trois décennies, celle du paysan.

Cet édito fut publié le 22 octobre sous forme de tribune dans le journal LE POINT

One thought on “Pourquoi Jean Castex n’aurait pas du inaugurer le “Train des primeurs” !

  • 1 novembre 2021 à 8 h 11 min
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    Une analyse pertinente, malheureusement…
    C’est effectivement une honte de toujours continuer à détruire notre appareil productif national en favorisant les productions étrangères importées (idem au niveau industriel).
    Cela détruit l’activité nationale et donc créer toujours plus de chômage.
    Le pire, c’est que nous importons des produits de piètres qualité qui ne respectent pas les normes de production imposées aux entreprises françaises…
    Continuons de nous enfoncer….
    C’est désolant

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