Même mourir est devenu compliqué … ! (Par Jean-Marc Majeau)

Il va être temps que j’arrête la médecine !

Soigner les vivants a toujours été compliqué. Chaque acte que nous faisons nous engage. Finalement, le seul moment où l’on est tranquille, c’est celui où l’on signe un acte de décès ! La, en général, on a peu de chance de se tromper ! Même si on est fatigué, une erreur de dose thérapeutique a peu de conséquences palpables ! En tous cas, je pensais cela jusqu’à cette fin de semaine ! Figurez-vous que j’ai reçu, Dimanche, l’appel d’une de mes connaissances dont la mère venait de décéder. Jusque-là rien d’anormal, compte tenu de l’âge de la malheureuse. Cette disparition était attendue et même espérée. Tout aurait donc dû être simple si nous ne vivions pas dans un monde de fous ! Nous sommes un Dimanche. Il fait 40 degrés dehors. Il en fait 30 dans la chambre de la défunte. On appelle donc croque mort et vicaire. Chacun accepte de venir, sous réserve que la mort soit certifiée… par un Docteur en médecine. Les choses se corsent. Déjà, pour un infarctus ou un AVC, depuis la méthode « flash » de notre nouveau ministre, l’obtention d’un avis médical est devenue une gageure. Alors pour un constat de décès… imaginez l’engouement ! Appel au 15, qui dit que ce n’est pas une urgence (c’est vrai…) Tentative pour trouver un médecin de garde… introuvable. Les pompiers ne transportant pas les morts, on cherche une solution.

Fort de ma qualité de médecin, je propose de me déplacer, voir la protagoniste, attester de son décès ferme et définitif et remplir le document officiel, viatique à son transport immédiat en chambre froide, et début, pour la famille, de la période de deuil. Hop, hop, hop : impossible ! Aujourd’hui, même si vous dégotez un médecin errant, qui, par le plus grand des hasards, passerait devant un établissement où l’un des résidents aurait rendu l’âme à Dieu, il vous sera impossible de lui faire constater le décès ! Nos instances décisionnaires, dans leur folie de dématérialisation sauvage, ont eu l’idée géniale de rendre “numérique” la certification des décès par les médecins. Pratique ! Sauf que, pour signer un tel document, il faut avoir un numéro, connu de la structure hébergeant la victime, s’être vu attribuer une autorisation de soins, et montrer “patte blanche” pour accéder au service. Si votre matricule est inconnu de l’EHPAD, par exemple, vous n’accédez pas au formulaire ! Non content de n’avoir plus de médecin disponible, les bureaucrates zélés empêchent ceux qui seraient là par hasard ou par conviction, de remplir leur fonction, de manière non programmée, faute de Login ou de Code PIN connu ! Autrefois, il y avait des papiers, bleus autocopiants, relativement nombreux dans les services où la mort rôdait sans cesse, qui permettaient, quelques minutes après le trépas, de s’occuper du macchabé. Aujourd’hui obsolètes, ces feuillets carbones tellement utiles sont devenus introuvables.

Nous vivons dans un monde de crétins

Voici donc comment, par une canicule extraordinaire, bloquée par une dématérialisation aussi envahissante qu’inadaptée, une dépouille mortuaire peut passer 48h à se décomposer, allongée dans une chambre non climatisée, dans l’attente de l’hypothétique venue d’un médecin introuvable, faute de l’autorisation administrative numérique du remplissage d’un document bloquant. Ceci, alors même qu’un médecin se présente à l’entrée, spontanément et gracieusement, à la demande de la famille, pour remplir ladite mission, finalement rendue urgente par les conditions climatiques extrêmes du moment ! Nous vivons dans un monde de crétins ! 

Épilogue : Au fond de mon bureau, sous une pile d’imprimés officiels de la Caisse de Sécurité Sociale, j’ai fini par dégoter un vieux certificat de décès encore vierge… je l’ai rempli en faisant bien attention de ne pas me tromper, toute rature le rendant inutilisable… J’ai consciencieusement vérifié le nom, le prénom (qui n’était pas le bon, puisque la défunte se faisait appeler autrement que ce que l’état civil avait enregistré…) et les informations requises. J’ai précisé qu’il ne s’agissait pas d’une mort violente ou suspecte. Et j’ai remis ce précieux viatique à l’infirmière puis au thanatopracteur dépêché sur place pour effectuer, au plus vite, son office de conservation. 

Franchissant la porte de cet EHPAD, je me suis senti totalement étranger à ce monde médical qu’on me propose aujourd’hui. Anachronique : voici le terme ! Appartenant à un autre âge ! 
Je me suis dit alors qu’il était temps que j’abandonne ce qui fut la mission de toute une vie, mon père ayant été un médecin de famille. Un de ceux qui faisaient naître les bébés et qui fermaient les yeux de ceux qui avaient cessé de respirer. J’accueillais ses patients puisqu’il consultait chez nous. J’ai continué ensuite. A diagnostiquer, soigner et remplir les formulaires mortuaires… Parfois même, en aidant les familles à habiller le mort, comme c’était la coutume. Ce temps est révolu… Normal : aujourd’hui tout doit être dématérialisé ! Sauf moi !

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