Lettre à Sylvie Germain, écrivaine française [par Jean-Paul Pelras]

Madame,
c’est un peu comme si j’avais toujours redouté ce moment. Oui, ce moment où un écrivain allait se faire insulter tout simplement car il avait écrit un roman. Non pas un essai, non pas un pamphlet, mais tout simplement une fiction qui évoque de surcroit la vie en forêt, l’éther des lointains, le mystère des layons oubliés.

Insultée, vous l’avez été depuis ces écrans d’ordinateur où le paraître l’emporte sur l’être, sur ces réseaux dits sociaux qui sont l’exutoire d’une société en déliquescence. Loin, bien loin de ces bibliothèques où le talent et l’imaginaire survivent à leurs auteurs, où l’on croise sans surprise quelques héros que nous n’avons jamais vus et dont nous nous souvenons déjà. Insultée, vous l’avez été par quelques jeunes godelureaux moulés à la louche d’une évolution qui calibre l’esprit et condense les mots afin d’en extraire un sabir déculturé, codé, ordurier, valorisant l’outrance, bannissant le verbe, vomissant la pensée. La traduction et l’interprétation que nécessite la lecture sont ainsi devenues insupportables à celles et ceux qui, assistés 24 heures sur 24 par internet, ne sont plus capables de traverser un sous-bois en lisant un livre, de croiser un cerf en retenant leur souffle, de visiter sans s’émouvoir ces “passages séculaires creusés par les étoiles” que vous décrivez dans “Jour de colère” dont un extrait fut donné en lecture au Bac millésimé 2022.

Nous y venons, avec ces vingt lignes qui vous ont valu bien des désagréments. Vingt lignes prélevées au hasard d’une littérature française que vous honorez de votre présence avec ce livre qui obtint le Femina et bien d’autres, dont Tobie des Marais ou Magnus qui remporta, ironie du sort, le Prix Goncourt des Lycéens. Ces lycéens qui, pour certains, n’ont ni supporté, ni su commenter votre texte. Ces lycéens qui vous ont écrit, non pas avec la rectitude du devoir et cette encre violette empanachée d’arabesques qui faisait les belles correspondances d’autrefois, mais avec des menaces de mort et une écriture, à bien y regarder, plus permissive qu’intuitive.

Celles et ceux qui vous ont reproché d’avoir “osé” écrire ne tournent plus les pages d’un livre, ils se contentent de déplacer un doigt sur un écran qui leur donne à voir ce que des algorithmes veulent leur montrer et surtout leur vendre. Comment ne pas s’apitoyer devant pareille misère, devant pareille déprise ?
Pour avoir déserté les bancs de l’école, du côté de l’enfance, vers l’âge de 15 ans, je sais, Madame, ce que je vous dois et ce que je dois à ces écrivains qui ont su m’indiquer ensuite le chemin si compliqué des choses que l’on dit simples.
De Jean Carrière qui obtint le Goncourt pour “L’épervier de Maheux” avec qui j’ai eu la chance d’échanger pendant des années à Jean D’Ormesson qui me destina quelques précieuses correspondances, en passant par toutes celles et ceux croisés en apostille de ces jardins, de ces vergers, de ces vignes que je cultivais, paysan, avant de devenir journaliste, je sais ce que je dois à l’écriture, à cette sensibilité qui demeure la part la plus profonde de l’homme, à cet art capable de surprendre, de séduire ou d’irriter, que l’on choisit pour se taire ou ne pas être interrompu. Que l’on choisit, comme happé par une petite malédiction dont on ne peut se dépêtrer et qui nous oblige à traquer sans relâche le résumé des résumés.

Les intercesseurs de la langue française auxquels vous appartenez doivent considérer avec gravité l’acharnement dont vous venez d’être victime. Et, au-delà, ce sont les métiers de l’Éducation qui doivent prendre la mesure de cette situation et les mesures qui permettront d’y remédier. Car on ne peut impunément accabler les auteurs dans cette société qui abolit l’obligation de résultats, barbote dans l’abstrait et s’exprime en déconstruisant les mots par paresse ou facilité. Car c’est bien l’indolence qui risque de l’emporter sur l’effort, sur la création, sur la curiosité. Sur tout ce qui, à bien y regarder, fait sourdre la vie de la banalité des choses.

Voilà, Sylvie Germain, ce que je voulais vous dire en espérant qu’un jour si, d’aventure je dois retourner sur les bancs d’une école à bientôt 60 ans, je puisse y parcourir l’un de vos textes et retrouver, au détour d’une phrase, l’indispensable conscience des vivants.

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