Lettre à Jean, qui est devenu Premier ministre

Jean,
Voici donc cette lettre, la seconde depuis que vous officiez à Matignon. Vous n’avez pas répondu à la première qui vous fut destinée mi-septembre sous la forme d’une tribune publiée dans Le Point. Courrier dans lequel je dénonçais le soutien de Barbara Pompili, ministre de l’Écologie, à un mouvement activiste qui passe son temps à stigmatiser le modèle agricole français. Je peux comprendre votre embarras à condamner le propos d’un membre du gouvernement en plein “psychodrame” sur les néonicotinoïdes et deux mois seulement avant que la dame nous annonce quelques éventuelles coupures de courant.
Nonobstant cette non réponse probablement justifiée par la “réplétion” de votre emploi du temps, je viens vous donner quelques nouvelles du “pays”. Je vais le faire en respectant le protocole et la révérence, en préférant au tutoiement qui était de mise entre nous dans les Pyrénées-Orientales, le vouvoiement ou voussoiement usité dans “l’ante” France.
Même si c’est surtout à Jean que je m’adresse ici, celui qui était encore avec les maires du Conflent et du Haut Conflent sur le rond-point de Villefranche l’hiver dernier pour dénoncer la fermeture d’une route nationale, la partition et l’isolement de toute une vallée. Une vallée qui n’en demeure pas moins perplexe sur le devenir de ses activités. Mis à part quelques adorateurs qui comptent sur vous pour que vous les adoubiez dès votre retour, sachez que la grogne monte de ce côté-ci du Canigou où votre récente déclaration bretonne fut moyennement appréciée.
Dire que “l’activité économique de notre pays ne s’effondre pas” suscite en effet quelques remous à l’heure où bon nombre de commerçants, d’artisans et de paysans sont menacés (et vous le savez…) par le dépôt de bilan et la liquidation. En adressant ce message de façon plus ou moins subliminale à votre ministre de l’Économie, vous avez exacerbé les tensions et les incompréhensions.
Peu de temps après votre nomination et consécutivement à votre passage au JT de Delahousse courant juillet, je titrais dans L’Agri en prenant soin d’insérer un point d’interrogation : “Jean Castex premier ministre de la ruralité ?” Je citais alors cette petite phrase “Je suis fier d’être de la France rurale. Ce qui est certain et je crois que ça n’a échappé à personne, c’est qu’il s’est instauré un certain décalage qui n’est pas nouveau entre Paris et peut-être les élites, ceux qui dirigent et le reste du peuple. Il faut à tout prix le combler et si je peux y apporter ma modeste contribution, alors je serai le plus heureux des hommes”. Vous faisiez, sans le nommer, référence au mépris dont la France rurale ou populaire est victime quand elle est oubliée ou brocardée depuis Paris.
Que s’est-il passé depuis ? Vous êtes devenu celui dont on moque l’accent, sans retenue ni respect, le soir chez Canteloup, dans un costume trop grand. Celui que l’on maquille d’un air jocrisse car on le dit aux ordres d’un président. Celui qui permet aux intellectuels lutéciens de se payer un “provincial” car il n’appartient pas au sérail de ceux qui le valent bien. Finalement, vous n’aurez réussi ni à séduire l’entre soi des privilégiés, ni à atténuer le courroux de ceux qui comptaient sur vous pour être enfin écoutés.
Pourquoi ? Et bien tout simplement car il fallait transformer l’essai, quitte à froisser le roi. Oui, il fallait apporter votre “modeste contribution” en écoutant le murmure qui sourd de l’opinion. Cette opinion qui comprend la situation, qui fait des efforts, mais qui ne supporte plus qu’on lui dispense une autorisation pour acheter un sapin de Noël, un peu comme on le ferait avec des enfants, qui, pour traverser la rue, en a assez de remplir des attestations, un peu comme quand il fallait montrer patte blanche devant l’occupant, qui en est réduite à regarder la télévision pour savoir quand elle pourra retrouver un peu de liberté, enfin autorisée par la mansuétude d’un président.
Mais où allons-nous Jean ? Que sommes-nous devenus ? Qu’avez-vous fait de ce pays qui devient, en “Absurdistan”, la risée du monde entier ?
Vous m’écriviez en juillet “Espérer pouvoir compter sur moi pour vous signaler ce qui mérite de l’être. Il faut recoudre et cicatriser ce pays.” Pour la seconde fois, sans solennité je le concède, mais peut être avec encore plus de sincérité, je vous demande d’écouter l’horticulteur qui vient de détruire à nouveau toute sa production, le fleuriste, la coiffeuse, le restaurateur, le libraire qui va définitivement baisser son rideau, le vigneron qui ne sait plus quoi faire de son vin, l’éleveur qui ne sait plus quoi faire de ses bêtes, le patron en bout de course qui pleure assis devant son bistrot et toutes celles et ceux qui, dans le secteur privé, font “l’activité économique de notre pays”.
Il faut les écouter Jean, vite, très vite. Car contrairement aux godelureaux prétentieux qui se moquent de votre costume trop grand, ils sont, loin du paraître et des considérations folkloriques du moment, ce que la France compte de plus digne et de plus important : des citoyens engagés, respectueux, responsables et vaillants !

Nouvelles tribunes du rédacteur en chef de L’Agri
dans Le Point : “Radio France offre de la pub aux lobbies verts”

et dans L’Opinion : “Ruralité : qui du virus ou de l’oubli sera le plus meurtrier”

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