Lettre à Éric Zemmour [par Jean-Paul Pelras]

Monsieur,
à l’heure où de nombreux éditorialistes s’inquiètent ouvertement de votre éventuelle candidature, il faut peut-être s’interroger sur les raisons qui ont précipité votre soudaine popularité. Vous êtes, en quelques semaines, cela ne vous a pas échappé, devenu “le” sujet d’actualité et, au passage, celui qu’il faut absolument éviter, ostraciser, néantiser.
Tantôt Diabolo, tantôt Satanas, vous êtes ce candidat non encore candidat à une élection qui se répand en confettis et autres échantillons. À bien y regarder, vous êtes davantage le fruit d’un malentendu que celui d’une malédiction. Pourquoi ? Et bien tout simplement parce que vous avez mis le pied dans la porte, là où l’appel d’air politicien laisse entrevoir les stigmates de son incurie. Car si, du moins pour l’instant, l’écrivain-journaliste-chroniqueur-polémiste n’est comptable de rien, en revanche, la quasi-totalité de vos possibles concurrents ont, que ce soit au sein de quelques gouvernements ou sur le banc des assemblées, démontré les limites de leurs talents, de leur efficacité et, bien souvent, de leur honnêteté.

Novice en politique comme l’était, à quelque chose près, l’actuel locataire de l’Élysée, il y a, à bien y regarder, du Macron chez Zemmour. Tout comme lui, vous n’avez jamais été élu nulle part et n’avez jamais siégé au sein du plus petit conseil municipal. Vous venez de cette société civile qui ose parfois donner leur chance aux artistes de variété et aux petits banquiers. Cette société qui, avec seulement 25 % de participation aux dernières élections, se détourne des urnes où elle ne trouve plus chaussure à son pied, depuis qu’en 2017 le suzerain du moment est venu tout atomiser.
Votre progression sur les cendres de la démocratie n’a donc rien d’étonnant, puisque depuis 5 ans nous assistons à l’asthénie des contrepouvoirs, à l’agonie des partis. En témoigne la déconfiture annoncée d’une gauche émiettée, d’une droite divisée, d’une extrême droite par votre truchement fragilisée, d’une extrême gauche décrédibilisée et d’un inquiétant verdissement courtisé par l’ensemble des prétendants, qu’ils soient ou non déclarés.
Vous êtes la conséquence d’une disgrâce, celle dont la politique est affublée pour avoir, depuis des décennies, triché, menti, trébuché, promis tout ce qu’elle n’a jamais pu tenir, affaibli ce qu’était notre pays, bafoué la parole donnée, contourné les assemblées, contraint les libertés, méprisé ceux qui travaillent, frayé dans l’entre soi des privilégiés et entretenu le déni de médiocrité.

En vous rendant d’emblée responsable de tout ce que vous pourriez un jour représenter, ceux qui vous accusent s’exonèrent de leurs propres responsabilités. Ils élaborent en quelque sorte une diversion qui, à défaut de propositions, comble le vide de leurs programmes, occupe l’espace de leurs illusions, forge l’insignifiante crédibilité de leurs opinions. Ici, dans ce pays où beaucoup de prétendants au pouvoir suprême croient, alors qu’ils ne sont jamais partis, être définitivement arrivés. Vous l’aurez compris, monsieur Zemmour, cette lettre, à ce titre, ne vous était pas exclusivement destinée.

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