Les Évanescents : de Dos Reis à Ribeiro [par Jean-Paul Pelras]

Lire un livre équivaut forcément à croiser son auteur, à l’imaginer, à tenter de décrypter ce message qui, au détour d’une phrase, interrompt la lecture et suscite l’interrogation. Qui de Damien Ribeiro ou de Mickaël Dos Reis est en train, là, sous nos yeux, d’exister par procuration ? L’équation est d’autant plus difficile à résoudre lorsque l’on connaît, ou plutôt lorsque l’on croit connaître, l’auteur. Tout comme la surprise que procure la lecture de ce roman, est, de toute évidence, au niveau du suspense escompté.

Voilà une dizaine d’années, “le hasard notre maître”, comme l’écrivait ailleurs Louis Nucera, me permit de croiser la route de Damien Ribeiro, avec qui j’entretiens depuis des échanges téléphoniques réguliers, pour ne pas dire journaliers, sur les circonvolutions d’une actualité économique et politique devenue de plus en plus capricieuse et, de facto, incertaine. Et voilà que ce garçon, sans flonflon ni tapage, débarque avec un bouquin qui en appelle forcément d’autres, publié chez un éditeur d’envergure nationale avec un titre qui vous renseigne d’emblée sur le côté insaisissable de l’œuvre. Comme s’il fallait se préparer à accepter l’errance.
“Je n’ai jamais cessé de me fuir” disait Giono. À l’instar de Dos Reis peut-être qui, du Country club de Bayonne aux vacuités de la Croisette et jusqu’à ces falaises d’Irlande où il ira retrouver ce que d’autres n’ont voulu ni comprendre, ni accepter, va essayer de composer avec le destin. Un destin qui s’écrit à la bombe aérosol avec une maîtrise du sujet qui ne laisse aucune place au hasard, qui se joue sur un air de rap sans aucune fausse note et évolue presqu’à contre sens dans les certitudes convenues des situations convenables.

L’écrivain Jean-Paul Dubois aurait peut-être fait référence ici aux “Accommodements raisonnables”. De ceux qui font dire à Ribeiro, peut-être plus qu’à Dos Reis : “Tous les métiers du monde seraient plus simples si chacun s’en tenait à ça”. S’en tenait à continuer peut-être, sans jamais dévoiler cette portion consubstantielle d’instabilité qui sommeille en chacun de nous, cette évanescence dont il ne faut surtout pas se départir au risque de voir s’effondrer ce qui nous lie au réel. Cette petite imposture, finalement, que Dos Reis entretient savamment à l’insu de ses interlocuteurs, comme Ribeiro l’entretien à l’insu du lecteur. Lequel, se laisse prendre au piège d’un récit où tout est prémédité là où tout est vrai puisque rien n’est censé exister.

Les Évanescents : un livre à lire absolument. Afin de savoir peut-être qui était Dos Reis sans jamais parvenir à savoir qui est Ribeiro. C’est d’ailleurs, à n’en point douter, ce qui permettra à l’auteur de renouveler l’exploit et de nous surprendre à nouveau. Quelque part dans les nuances de ses itinéraires jonglés depuis l’enfance derrière le grand silence des mots.

Les Évanescents
Damien Ribeiro
Éditions du Rouergue
16,50 euros

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