Eau : le monde rural dans les rues de Perpignan [par Yann Kerveno]

Plusieurs centaines de personnes et une grosse trentaine de tracteurs ont pris part à la manifestation organisée par les syndicats agricoles mardi matin à Perpignan. Dans le cortège, de nombreux agriculteurs naturellement mais aussi des élus du département venus défendre les accès à l’eau, tout comme les représentants des stations de ski des hauts cantons. Le cortège s’est élancé peu après 10 h 30 avec une cible : France Nature Environnement et un objectif : inciter le préfet à faire appel de la décision du Tribunal administratif de Montpellier.

Si la mobilisation est importante, c’est parce que l’heure est grave. Le recours intenté et gagné par France Nature Environnement contre la dérogation aux débits réservés accordée par l’État met en péril une bonne partie de l’agriculture du département, mais pas seulement (voir l’Agri du 1er décembre 2022). C’est pourquoi le monde agricole (FDSEA, JA et Syndicat des vignerons) a convié l’ensemble des acteurs économiques locaux, depuis les Neiges Catalanes en passant par le secteur du bâtiment, l’artisanat, les trois chambres consulaires, le MEDEF, la Fédération des chasseurs et les maires du département à se joindre à la manifestation de mardi pour défendre la ruralité au-delà des seules problématiques agricoles. Ce sont bien les conséquences économiques qui sont mises en avant pour que chacun puisse prendre la mesure de l’impact su le territoire que peut avoir la décision du tribunal administratif de Montpellier.

Eau potable, emplois…

Il est question de l’accès à l’eau potable pour certaines communes (Bouleternère, Corbères) dont la nappe est réalimentée par le canal de Corbère, il est question de l’accès à l’irrigation pour 1 500 agriculteurs et 6 000 hectares, de l’assèchement possible des retenues des Bouillouses, de Vinça et de Villeneuve-la-Raho, de l’entrave à la production d’électricité, la fin de la neige de culture, la perte de 5 000 emplois dans l’agroalimentaire et 2 000 emplois en Cerdagne-Capcir. Les débits réservés auxquels seront contraints de se conformer les usagers de la Têt risquent donc de faire passer le territoire d’une situation régulièrement problématique à une situation de crise répétée avec de douloureux arbitrages à effectuer. Pour avoir une idée de ce qui peut survenir, il faut se transporter du côté de la vallée du Tech dont le sort a été scellé de la même manière par une décision du tribunal administratif. Sans réservoir, la vallée est entièrement tributaire des pluies. Et cette année, malgré une gestion concertée et millimétrée, il y a eu des dégâts dans les exploitations agricoles.

7 000 ou 8 000 euros de pertes

“Comme il y avait des tours d’eau, il a fallu choisir parce que je n’avais pas assez d’eau pour tout irriguer” explique Christian Soler à Saint-Génis-des-Fontaines. “J’ai donc cessé d’arroser un hectare de plantation et vu l’été que nous avons passé, tous les arbres sont morts, c’est la première fois que cela nous arrive” témoigne-t-il. Avec à la clé une perte de 7 000 à 8 000 euros. “Mais c’était ça ou perdre une partie de la récolte.” Un scénario qui pourrait se multiplier.

“Avec ces nouveaux débits réservés, on sait que sur une année humide, cela peut passer, avec des frottements, mais ça peut passer. Mais on sait aussi que sur une année « classique » de notre territoire, les frottements seront sérieux. Quand aux années comme celle que nous venons de passer, cela sera catastrophique” résume Jean Bertrand de la Chambre d’agriculture. Des simulations réalisées à la Chambre d’agriculture montrent que cette année, si les débits réservés avaient été ceux promis aujourd’hui (1 500 litres/seconde sans modulation), le barrage des Bouillouses aurait été vide à la fin du mois de… septembre.

Pas d’eau au printemps ?

C’est pour minimiser la survenue de ce genre de scénario que les canaux, qui ont décidé de faire appel de la décision du tribunal, même si l’État n’interjette pas, ont expédié un courrier d’avertissement aux 8 215 usagers professionnels et particuliers de canaux de l’aval de Vinça. Pour expliquer qu’il fallait, en substance, être très prudent, voire modeste dans ses achats de plants maraîchers ou pour ses prévisions de plantation ce printemps.

Pourquoi ? Parce que la situation est, et reste, très préoccupante malgré l’arrivée de la neige. Avant cet épisode perturbé, le barrage des Bouillouses, qui assure le soutien d’étiage de la Têt depuis plusieurs semaines, devait être complètement vide à la fin du mois de février, quand le remplissage du barrage de Vinça s’effectue de janvier à juin. À ceci s’ajoute le rejet d’eau dans le Boulès pour alimenter la nappe phréatique déficitaire, tout en restant sous le régime des arrêtés de restrictions d’eau, alerte renforcée, qui restreint de 50 % les prélèvements possibles, au-dessus des débits réservés bien entendu. En conséquence, le courrier annonce que les tours d’eau en vigueur depuis le 14 octobre dernier pourraient perdurer si la sécheresse venait à durer, pour permettre le respect des débits réservés et remplir le lac de Vinça.

 

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