Circulez, il n’y a rien à voir ! [par Jean-Marc Majeau]

“Speak White” (en Français : “parlez blanc”). Ce fût le titre d’un poème écrit en 1968 par Michèle Lalonde, poétesse québécoise, récemment disparue, qui était, accessoirement, ma tante par alliance. Ce titre fût le cri de ralliement de ceux qui, à cette époque, luttaient au sein du Front de Libération du Québec pour leur liberté linguistique. Ce fût, plus largement, un appel contre toutes les formes d’impérialisme, au Vietnam, à Cuba, en Palestine, en Amérique du Sud ou dans le mouvement des Blacks Panthers aux USA. Une critique dirigée vers tous ceux qui veulent maîtriser l’avenir, l’expression et la pensée des peuples. Une bordée d’intellectuels s’empressa d’affirmer que la souffrance des minorités linguistiques n’avait rien de commun avec les ségrégations violentes perpétrées dans l’Histoire. À quoi l’auteure rétorquait que la violence morale est d’autant plus délétère qu’elle n’est pas considérée comme traumatisante. “Speak white” s’adresse à tous ceux qui subissent le pouvoir de la puissance, du savoir et de la condescendance de la part de la caste sociale détentrice de la connaissance absolue.

Depuis la nuit des temps, cette doxa s’impose, réprimant les oppositions, les revendications ou les discours considérés comme “non conformes”. Modélisée par l’Espagne religieuse de l’Inquisition, réinventée par toutes les dictatures totalitaires mais aussi, par les États dits “démocratiques” dès lors que le discours officiel est mis à mal par la vox populi. “Et pourtant elle tourne” disait Galilée. “Speak white” répondaient le pape, les philosophes et les savants du moment. “L’homme descend du singe” disait Darwin. “Speak white” répondait l’establishment scientifique de l’église anglicane, certain d’une origine divine. “La fièvre puerpérale est transmise par les médecins accoucheurs et disparaitra avec la désinfection des mains” disait Semmelweis. “Speak white” ont dit les sommités scientifiques de 1845, qui continuèrent à inséminer impunément la mort durant plus de 40 ans, jusqu’aux révélations de Louis Pasteur concernant l’asepsie. Galilée a fini emprisonné. Semmelweis est mort banni. Darwin n’eut de clémence qu’au travers de la conviction de l’Eglise que sa théorie n’excluait pas l’existence probable d’une intervention divine… Tous les trois furent réhabilités à titre posthume. “Speak white !”. Romain Rolland écrivait “La vie est un combat de chaque jour pour ceux qui ne se résignent pas à la médiocrité de l’âme. Un triste combat livré sans grandeur, sans bonheur, dans la solitude et le silence… La nuit du monde est éclairée de lumières divines”

Ces “lumières” autoproclamées, autodécorées, auto-honorées…

Galilée, Semmelweis, Darwin, faisaient partie de ces lumières. Bien éloignées de celles que l’on tente de nous imposer aujourd’hui, formatées par la bien-pensance et la parole d’État, martelées par l’obscurantisme cathodique et la toute puissance des lois du marché. Ces “lumières” autoproclamées, autodécorées, autohonorées, qui arborent plus de titres et de distinctions que les arbres de Noël n’ont de boules ! Les 13 “lumières de l’ère numérique”, par exemple, qui viennent d’être désignées par le chef Macron, autour de Gérald Bronner, afin de combattre les “fake news” qui inonderaient dangereusement les “réseaux sociaux”. Définir un consensus scientifique, établir des propositions éducatives et créer des espaces communs de la démocratie.

Ce serait une bonne idée… Sauf lorsqu’on sait que M. Bronner défend la supériorité de jugement des experts désignés sur les citoyens lambda et souhaite délégitimer les sciences sociales critiques qui ne seraient pas hiérarchisées, orientées à gauche et non fondées scientifiquement. Bronner, qui a reconnu avoir diffusé de fausses rumeurs concernant l’épidémie de choléra en Haïti et le suicide d’un artiste japonais qui aurait, selon lui, sauté d’un immeuble pour créer un tableau éclaboussé de son sang… Bronner qui est associé, dans cette commission, au Pr. Vallancien, impliqué dans un scandale concernant la vente de corps “donnés à la science” à l’Université Paris Descartes, condamné par le Conseil de l’Ordre pour “certificat mensonger” et fer de lance du consortium médical qui continue à minimiser la gravité des effets secondaires du Mediator… Tous les deux sont membres de l’Académie de médecine et chevaliers de la Légion d’honneur… Voici ceux par qui la vérité absolue et incontestable nous sera enseignée ! Circulez, il n’y a rien à voir !

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