Arboriculture : les temps changent [par Yann Kerveno]

En cinq ans, le contexte a bien changé pour les pêches nectarines et abricots dans les Pyrénées-Orientales. Revue de détail.

C’est une lapalissade de dire que les temps changent, que tout évolue. Mais notre entrée dans l’anthropocène, cette ère où l’action de l’homme influence aujourd’hui le climat, vient remettre en cause une bonne part de ce que nous savons. Ajoutez à cela des marchés allant au gré du vent, du marketing, une réglementation de plus en plus contraignante, au point parfois de confiner à l’absurde et vous avez un tableau du chaos qui est parfois aujourd’hui le nôtre. Cette évolution du temps présent remet en cause les acquis de l’agriculture bien plus rapidement que par le passé. Les productions de pêches, nectarines et abricots peuvent en témoigner, elles qui ont tellement changé ces cinq ou six dernières années.
Avec des trajectoires contraires. L’abricot s’enfonce dans la morosité après avoir été une diversification enviée ; la pêche nectarine, moribonde, retrouve un lustre qu’elle n’avait plus depuis longtemps. Que s’est-il passé ? Depuis la Chambre d’agriculture, Éric Hostalnou fait la liste. “La chose la plus marquante de ces dernières années c’est peut-être l’équilibre qu’a pu trouver le marché. Et cela grâce à la combinaison de plusieurs facteurs”.

Division par deux

“Le premier, c’est la réduction drastique de la production française, nous sommes passés de 400 000 à 200 000 tonnes en moins de 10 ans. C’est cette réduction drastique qui a conduit en grande partie à retrouver cet équilibre, puisque l’offre correspond peu ou prou à la demande du marché. Mais il y aussi un autre facteur, plus diffus” explique-t-il. “La demande s’est aussi raffermie, les consommateurs demandent de la pêche et de la nectarine françaises et la plupart des enseignes jouent aujourd’hui le jeu en mettant en avant la production française, avec un décalage de prix assez intéressant par rapport à l’offre espagnole.”
“C’est clairement la bonne nouvelle de ces dernières années” estime aussi Paul Avillach, producteur de pêches à Saint-Féliu, “on sent que les consommateurs achètent de plus en plus français et les grandes surfaces jouent bien le jeu maintenant.” Un plébiscite qu’il attribue également aux variétés les plus récentes, plus jolies visuellement et meilleures au goût. En dix ans, la structure de la production a aussi beaucoup évolué, le modèle du petit producteur sur quelques hectares qui livre à une coopérative est en repli constant. Les coopératives, l’Agri s’en est fait l’écho, ont investi dans des exploitations agricoles, sont devenues productrices pour maintenir les volumes dont elles avaient besoin pour abonder leurs marchés. Elles achètent aussi des fruits à des producteurs indépendants, au point que la part des coopérateurs se réduit dans le total des volumes mis en marché. “Les coopératives se sont aussi diversifiées, pour certaines ont délaissé la pêche, sont passées en bio pour d’autres” ajoute Éric Hostalnou pour compléter ce tableau.

En périphérie

La géographie a aussi bougé, avec un décalage depuis le centre historique de la production, la vallée de la Têt, vers des zones périphériques où sont installés, par exemple, les indépendants les plus importants du secteur. Un mouvement lié à l’épine de la production qui s’accroche comme une vieille ronce, la sharka. Toujours présente dans le département, c’est elle qui, avec le marché, a impulsé les changements les plus importants. C’est elle qui est à l’origine du déplacement des vergers vers des zones indemnes en particulier. “C’est de plus en plus compliqué de produire avec la sharka, malgré toutes les bonnes volontés, ça ne va pas en s’arrangeant et on n’a pas de retour sur ce qui se fait en matière de recherche” regrette amèrement Paul Avillach.
Son confrère de Palau, Jean Jonquères d’Oriola, dresse le même bilan : “Notre problème n’est plus de vendre, mais bien de produire. Avant, un verger, c’était planté pour 25 ans, aujourd’hui, c’est 15 ans, et certains sont obligés d’arracher au bout de 7 à 8 ans parce qu’ils sont touchés à plus de 10 %… Je pense que la recherche, l’Inrae pour le coup, n’est pas à la hauteur de l’enjeu…”

9 % de renouvellement

“Nous prospectons à tout va, on continue de se battre mais la sharka n’est pas le seul problème que nous avons dans les parcelles. Nous sommes sans cesse confrontés à de nouveaux ravageurs, de nouveaux insectes et de l’autre côté, on ne cesse de nous retirer les produits pour lutter contre” ajoute Paul Avillach. Au final, en dépit des difficultés, le contexte économique porteur conduit les producteurs, en particulier les indépendants, à planter, parfois loin de la zone historique. “On a un taux de renouvellement des vergers qui est intéressant ces derniers mois, et même mieux, à 9 % on est au-delà du simple renouvellement” explique Éric Hostalnou avant d’alerter sur la question foncière… “Il n’y aura pas forcément de terres pour tout le monde, surtout avec accès à l’eau, c’est le facteur limitant du développement de la production”.

Trajectoire inverse pour l’abricot

Et l’abricot ? Curieusement, il a suivi une trajectoire inverse et connaît, ces dernières années, une passe pour le moins difficile. “C’est vrai, 10 ans en arrière, il y avait une dynamique intéressante, mais ces dernières années, c’est bien plus délicat, avec des saisons médiocres ou très compliquées” rappelle Éric Hostalnou. Outre les aléas climatiques ou de maladies, c’est l’Espagne qui est venue bouleverser le marché. “Jusqu’ici, les producteurs espagnols avaient surtout des variétés un peu anciennes, mais ils ont renouvelé leurs vergers avec les variétés que nous cultivons en France.”
Le Roussillon s’est engagé assez volontairement dans la production bio, mais si les prix restent corrects, la saturation n’est pas loin, en particulier avec l’arrivée de gros opérateurs dans ce segment. “C’est compliqué” analyse Éric Hostalnou, “je crains que nous soyons condamnés à baisser la production et nous contenter du marché français qui est le seul apte à valoriser ces produits.” Mais il faut aussi ajouter le paramètre climat qui n’a guère été tendre avec les producteurs ces dernières années : “Si on prend juste les cinq dernières années, on a eu trois gels et le monilia” regrette Jean Jonquère d’Oriola à Palau. Cette année restera d’ailleurs terrible parmi les terribles puisqu’une grande partie de ses vergers ont sévèrement gelé au matin du 8 avril. Contrairement à la pêche, le cœur n’y est donc plus, le taux de renouvellement plafonne à 4 %, et c’est valable pour l’ensemble des bassins de production en France. “Les arboriculteurs qui se sont diversifiés dans l’abricot se rendent compte aujourd’hui qu’au final, c’est plus simple avec la pêche” conclut Éric Hostalnou.

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