Un petit air mélancolique d’anticipation (Par Karo et Didoo)

Ce grand dégingandé dont nous allons vous parler avait affirmé, fort poétiquement, qu’il n’était pas beau. Mais, en contrepartie, il avait diagnostiqué dans notre société les défauts qui en deviennent le poison en nous amenant doucement vers notre perte. Alors prenons quelques minutes pour voir un peu la vie de cet auteur-compositeur-interprète.
Né en 1944 à Casablanca où il ne restera que quelques mois, sa famille aisée d’origine suisse ira ensuite à Paris. Alain étudiera en pension en Suisse et en Angleterre d’où il sera renvoyé pour indiscipline. C’est alors que ce rêveur dans l’âme, incompris, restera à Londres en faisant des petits boulots, commencera à écrire des poésies et découvrira la chanson anglo-saxonne. Puis, il reviendra à Paris pour tenter de chanter, mais il quittera la capitale en 1968 où il aura rencontré sa future épouse, avec qui il aura plus tard deux enfants.

Son réel succès débutera suite à sa rencontre avec Laurent Voulzy en 1974, dont la musique s’accorde bien avec les paroles écrites par Alain Souchon “J’ai dix ans”, “Bidon”, “Toto 30 ans, rien que du malheur”, ce sera la nouvelle chanson française. Et il commencera à se produire à l’Olympia, scène mythique parisienne ! On lui proposera aussi d’être acteur… On se souvient de “L’été meurtrier” aux côtés d’Isabelle Adjani. Mais cet art ne l’attire pas, il préfère continuer à écrire et décrire le monde qui l’entoure. Il dénonce les dysfonctionnements de la société dans “Les Cadors” et “Normandie Lusitania”.

Dans son questionnement sur la vie, il interroge le sens de l’existence demandant “leur avis à des tas de gens ravis de donner leur avis sur la vie”, puis en traversant “les vapeurs des derviches tourneurs des haschich fumeurs”, tout en voyant “l’espace qui passe entre la jet set, les fastes, les palaces”, en espérant même “dans les clochers, les monastères voir le vieux sergent pépère” et il n’a pu que constater que “manque d’amour, manque d’argent, comme la vie c’est détergeant et comme ça nettoie les gens” et ne trouvant “du sens à cette vie que par ses mains éblouies par…”

Et que dire du refrain de “Poulailler’s song” de 1977 ?
“Dans les poulaillers d’acajou,
Les belles basses-cours à bijoux
On entend la conversation
D’la volaille qui fait l’opinion”
Tout est dit, on se croirait déjà, 45 ans plus tôt, devant une de ces grandes chaines d’infos qui lavent le cerveau par le sensationnel et le sans intérêt, ou dans l’entre-soi lutécien. Regardez-les dans la rue les uns et les autres et rappelez-vous que “Ça se passe partout dans l’monde chaque seconde / Des visages tout d’un coup s’inondent / Un revers de la main efface / Des fois on sait pas bien ce qui se passe / Pourquoi ces rivières soudain sur les joues qui coulent”, en 1988, dans la fourmilière “C’est l’ultra moderne solitude” ; Waouh ! Quelle anticipation.

Pour tout vous dire, ce qui nous a fait choisir cet auteur, c’est son regard sur la manipulation sociétale pour la surconsommation, en jouant sur le désir, tourné en dérision triste dans “Foule sentimentale”. “La vie en rose qu’on nous propose”, “D’avoir les quantités d’choses”, “De l’avoir plein nos armoires”, “On nous inflige des désirs qui nous affligent”, “Il faut voir comme on nous parle”… “Oh le mal qu’on peut nous faire” et ce qui peut-être a vieilli depuis 1993, c’est “la soif d’idéal de cette foule sentimentale attirée par les étoiles”.

Et n’oublions pas que ce grand mélancolique, rêveur, évoque aussi dans ses albums ses doutes existentiels et son angoisse du temps qui passe. Alors, si l’on a qu’un seul rêve en euro, l’espoir ne tombe-t-il pas à zéro ?

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