Un ministre est-il responsable de ses actes ? [par Jean-Marc Majeau]

Au mois de septembre 2006, lors de mon “Tour de France pour le dépistage du cancer du côlon”, j’avais été invité par le maire de Rennes, Edmond Hervé. Il avait été ministre puis secrétaire d’État à la Santé. C’est à ce titre qu’il avait été condamné, en 1999, dans l’affaire du “sang contaminé”, endossant le rôle du “lampiste”, quand deux de ses supérieurs hiérarchiques étaient, quant à eux, blanchis par la “Cour de justice de la République” (CJR), juridiction créée en 1993 suite aux révélations sur la transmission du virus du SIDA contenu dans les poches de sang, et destinée à juger les crimes ou délits des membres des gouvernements dans l’exercice de leur fonction. De cette rencontre, j’ai gardé le souvenir d’un homme affable et intelligent, touché dans sa chair par cette condamnation qu’il jugeait infamante. Il n’ignorait rien de ce qui se joue dans les décisions des gouvernements et de la haute administration, et du “primat de l’économique sur le sanitaire”. Il savait aussi qu’il avait servi de “fusible” dans un procès où la “vox populi” et les médias avaient pris fait et cause pour les victimes, dont, faut-il le souligner, une grande majorité étaient des enfants.

Cet homme avait accepté la sentence. Il n’avait comme seule et relative consolation que celle de savoir qu’il n’avait, finalement, été décideur de rien. Il avait appris le désastre bien longtemps après les faits : les mensonges des médecins, le blocage d’un test étranger fiable mais concurrentiel avec celui de l’institut Pasteur, le non remboursement des tests, décidé par l’exécutif, et la poursuite par le Centre national de transfusion sanguine des prélèvements chez les prisonniers dans un but exclusif d’autosuffisance. La multiplication des instances, le “mille-feuilles” administratif, les innombrables directeurs généraux, les intervenants financiers, médicaux et politiques, le fonctionnement anarchique et l’absence conjointe de pilote et de stratégie autre que celle de l’économie, du profit et du “leadership”. De tout cela, il aurait dû être informé. Il n’en avait pas pesé les conséquences. Au terme de notre entretien, finalement assez éloigné du sujet qui avait prévalu à notre rencontre, j’avais acquis la conviction qu’il était peut-être injuste de condamner un homme pour des décisions qu’il n’avait pas pu prendre en toute connaissance de cause.

Lorsque l’on est médecin…

La question qui se pose aujourd’hui, alors que la même CJR vient de mettre en examen une ministre, est de savoir si je partage toujours la même analyse. Monsieur Hervé était un juriste, diplômé de Science politique. À la différence de Madame Buzyn, il n’était pas médecin. Et surtout, s’il a fait preuve de méconnaissance du système qu’il était censé surveiller, il n’a jamais masqué la vérité. On peut être indulgent sur l’analyse d’une pandémie débutante, impliquant un virus prétendument inconnu, responsable d’une maladie dont l’évolution est une énigme. On ne peut pas l’être quand on minimise les chiffres, quand on travestit la réalité, quand on affirme que les moyens de prévention sont disponibles alors qu’on est informé de l’absence de stocks de masques et de protections pour les soignants. On ne peut être absous quand on abandonne un poste en plein cœur d’une bataille, au profit d’un combat politique d’une importance exclusivement de prestige. On ne peut pas déserter sa fonction avec la larme à l’œil, dénoncer une mascarade et évoquer un tsunami sanitaire, pour, quelques mois plus tard, prétendre qu’il n’y avait aucun signal inquiétant et que toutes les décisions étaient justifiées et indiscutables.

Les faits sont têtus. Le constat est sévère. Les mensonges et les contradictions circulent sur les réseaux sociaux, authentifiant les errements et les approximations. Il faudra en assumer les conséquences. Lorsque l’on est médecin, que l’on répond à un appel, rien ne nous empêche de décider que la situation n’est pas préoccupante et de rassurer le patient sans l’avoir visité. Juste parce qu’on a autre chose à faire qui nous parait plus important. Il faut alors prier le ciel pour que l’avenir nous donne raison. Parce que, dans le cas contraire, si l’on s’est trompé, et que ledit patient trépasse dans la nuit, on est à la fois responsable et coupable ! Nous saurons bientôt si les membres de cette juridiction, composée d’une majorité de “politiques”, aura le courage de regarder la réalité, sans pression, sans préoccupations électoralistes, sans arrière-pensées économiques. Juste en appliquant le droit ! Et en tenant compte de la “morale” ! 

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