Requiem pour une ruralité abandonnée ! (Par Jean-Paul Pelras)

J’appartiens à ce peuple d’en haut que l’on croit pittoresque, solide, rompu aux vicissitudes du temps et des éléments, patient, corvéable et malléable à merci. Ce peuple qui, selon certains décideurs, peut encore se satisfaire du (très) bas débit, d’une seule barre sur son téléphone portable, d’un médecin pour toute la vallée, de quelques réseaux « secondaires » rafistolés pour y accéder et d’une « Maison France Services » pour régler l’ensemble de ses difficultés.

Les problèmes sont nombreux, ici à Escaro dans les Pyrénées-Orientales à 1000 mètres d’altitude où vivent 80 habitants à l’année, comme partout ailleurs en France où la pérennité de nos territoires, le devenir de nos petites communes, la transmission de nos savoirs et le quotidien de ceux qui vivent dans le haut pays sont menacés. Je dis bien « le haut » pays, parce que celles et ceux qui lui permettent d’exister méritent le respect. D’une part car, même si du côté de Paris certains en doutent, ils sont suffisamment qualifiés pour exprimer leurs propres opinions. D’autre part car, sans eux, il y a bien longtemps que la France ne pourrait plus revendiquer cette carte postale qui permet, mais pour combien de temps encore, le maintien de son économie.

Les députés, les sénateurs, les conseillers départementaux, les conseillers régionaux, les élus locaux et même Jean Castex, qui était Président de notre communauté de communes, avant d’accéder à Matignon, le savent. Oui, ils le savent car ils ont été sensibilisés à cette question lors de la réunion organisée par L’Agri le 3 février 2018. Oui, ils savent, parce que, depuis, nous leur avons répété des centaines de fois, que le soir venu, par-dessus l’étoupe des lointains, nous devons encore et toujours nous transporter à la proue de l’étable, au fond du jardin ou à l’angle du préau pour chercher du réseau. Tout comme nous attendons un quart d’heure pour ouvrir un mail, envoyer un article de presse, une simple photo et parfois toute une soirée pour essayer de capter une chaine dans le kaléidoscope de nos écrans parasités. Que faut il faire pour continuer à exercer son métier dans ces zones dites isolées que les élus veulent soi-disant « revitaliser » ? Si ce n’est, au bout du compte, abandonner et déménager ?

D’un hiver sur l’autre, nos villages se vident, « les vignes courent dans la forêt », les friches abritent le gibier qui ne cesse de proliférer, les populations se marginalisent, le joint payé par les « minimas sociaux » remplace le canon de rouge au comptoir du petit bistrot, l’angoisse est proportionnelle à l’inexorable avancée des déserts médicaux, les rideaux tombent pour toujours devant ces commerces où naguère 4 ou 5 générations ont prospéré, le mépris bouscule l’ordre établi, l’incurie remplace la dignité.

Monsieur le Premier ministre, Madame la Députée, Monsieur le Sénateur, Mesdames les Présidents de Conseils régionaux et départementaux, venez donc essayer de « télétravailler » ici, quand il faut une demi-heure pour télécharger une pièce jointe, quand les communications sont coupées au bout de 15 secondes.

Allons-nous subir cet outrage qui, d’un coup de crayon, raye de la carte tout un territoire, à l’instar de ces Etats d’Amérique où des régions entières furent abandonnées par le pouvoir sur plusieurs centaines de kilomètres ? Devrons-nous, comme dans le Deep South de Faulkner ou le Tobacco road de Caldwell, nous résigner au régime de la baignoire abreuvoir, du pneu abandonné, du mobil home délabré et de la casserole trouée ? Car c’est bien cette paupérisation qui menace nos campagnes. Ces campagnes qui portent les stigmates d’une agriculture réduite à sa portion congrue. Ces campagnes qui doivent composer avec la hausse des prix du carburant quand le moyen de transport le plus plébiscité demeure bien évidemment la voiture. Pour pouvoir vivre ici, les ruraux doivent rouler. Ils n’ont aucune autre alternative. Et effectuer, plusieurs fois par jour et par n’importe quel temps, des dizaines de kilomètres. Une réalité que les décideurs n’ont jamais intégrée.

Arrive ensuite, à marche forcée, la suppression des chaudières au fioul qui, à partir de 2022 et lorsqu’elles ne fonctionneront plus, devront être remplacées par des moyens de chauffage plus coûteux, souvent inadaptés aux logements isolés. Sans oublier la dématérialisation adossée au télétravail censée réduire les déplacements qui suscitent, paradoxalement et alors que trop de zones blanches nous laissent encore sans Internet, la fermeture de nombreuses administrations et services.

Monsieur le Premier ministre, Madame la Députée, Monsieur le Sénateur, Mesdames les Présidents de Conseils régionaux et départementaux, venez donc essayer de « télétravailler » ici, quand il faut une demi-heure pour télécharger une pièce jointe, quand les communications sont coupées au bout de 15 secondes.

Il ne suffit pas de venir couper le ruban et de repartir après le verre de muscat et la tranche de saucisson pour comprendre à quoi ressemble, comme l’écrivait ailleurs Rimbaud, cette « dure réalité à étreindre ». Car, pendant que d’autres croient savoir ce qui est bien pour nous en pataugeant dans l’abstrait de quelques circonvolutions politiciennes, nous résistons 365 jours par an aux contraintes et aux aberrations administratives qui contribuent au découragement et à la lassitude de nos populations.

Loin des considérations folkloriques, la campagne, telle que beaucoup l’idéalisent, n’est pas cette variable d’ajustement traditionnellement prête à tout accepter. Isolée au bout de cette route où elle contribue au maintien des territoires qui font un pays, un département, une région, elle ne doit en aucun cas, de surcroît, acquitter le prix de son abandon.

Jean-Paul Pelras

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