Loi alimentation : et les distributeurs restent les patrons ! (Par Jean-Paul Pelras)

Dans les années 90, quand les députés du cru servaient encore à quelque chose et qu’ils parvenaient à nous obtenir un rendez-vous dans ces ministères où nous “montions” pour défendre les productions fruitières et légumières, le protocole empruntait souvent à une certaine singularité. Autour de la table : des syndicalistes venus du Roussillon, de Provence ou de Bretagne, les présidents nationaux des filières spécialisées (toujours très prudents), le ministre de l’Agriculture, son très influent directeur de cabinet, quelques conseillers et le représentant de la grande distribution, seul, taiseux, appliqué, concentré.
Les représentants des maraichers et des arboriculteurs inauguraient les échanges, vindicatifs, volubiles, pittoresques parfois, pétris de ces certitudes qui font et défont les illusions de ceux qui ne savent jamais laisser le cœur à la maison.
Sûrs de nous et de notre légendaire (mais éphémère) impunité, nous rappelions alors à nos interlocuteurs qu’à la frontière espagnole, d’autres paysans attendaient le résultat des négociations pour savoir s’ils devaient, afin de provoquer un énième incident diplomatique, vider ou brûler le contenu d’une dizaine de camions. Comme d’autres attendaient, dans le Gard ou le Finistère, le feu vert de leurs émissaires pour aller faire le ménage dans quelques supermarchés ou autres administrations.
C’était comme ça, réglé comme du papier à musique d’une année sur l’autre. Il ne s’agissait pas de “négociations commerciales”, mais d’un rapport de force censé être arbitré par des représentants de l’État qui, à vrai dire, laissaient filer le débat en prenant quelques notes, en rappelant quelques postulats. À tel point que, la plupart du temps, le dernier mot revenait au représentant des distributeurs. Lequel rappelait, aux antipodes de nos gesticulations syndicales et avec une économie de mots dévastatrice, ce que représentait l’implacable réalité de l’offre et de la demande.
S’en suivait une période d’apaisement toute relative avec un petit effort consenti sur les marges ou la mise en place d’une “romanesque” préférence française. Alors, dans l’avion du retour, les syndicalistes devaient, une fois de plus, trouver quelques formules pour expliquer à leurs ressortissants remontés comme des pendules que le débat fut constructif, que les prix allaient remonter, que le ministre les avait écoutés à 1 000 kilomètres de leurs difficultés, quelque part à Lutèce, dans l’antichambre d’un comité Théodule.

Une loi qui ne règle absolument rien et passe à côté de l’essentiel

Bien des années plus tard, voilà qu’un jeune président invente les États généraux de l’alimentation qui donnèrent naissance à la loi Egalim. Plus de deux ans après cette mise bas, le monde agricole déplore la portée de l’échec. Tout simplement car “le revenu du paysan n’est toujours pas revalorisé”.
Il ne fallait pourtant pas être grand clerc pour prédire les conséquences d’une “ante” consultation où, dès le début des travaux, certains ateliers étaient présidés par le directeur des produits frais Danone et, entre autres commerçants, par le PDG de Système U. Car, en définitive, que fallait-il voir derrière cette “expérimentation” de deux ans qui prônait, par exemple, le relèvement de 10 % du seuil de revente à perte ? Si ce n’est une manière de conforter la marge des distributeurs. Lesquels reconnaissaient à l’époque, “la main sur le cœur”, que la guerre des prix n’avait que trop duré. Des prix qui devaient être calculés en fonction des coûts de production avec cette énième interrogation : qui allait tenir la calculette ? En substance, à peu près tous les opérateurs sauf les premiers intéressés.
Beaucoup de tergiversations pour une loi mal préparée qui, de surcroît, ne tenait pas compte des réels problèmes rencontrés par l’agriculture française. Cette agriculture qui doit faire face à une déferlante de normes administratives et environnementales. Cette agriculture qui n’obtiendra, avec la loi Egalim, tout simplement car la question ne figurait pas au programme, aucune réponse concrète aux distorsions de charges intra-européennes, premières responsables de la déprise champêtre sur le sol français.
Une loi qui n’en est pas une, car elle entend suggérer sans imposer une conduite aux distributeurs. Comment peut-il en être autrement dans un pays où les grandes surfaces jugulent l’inflation ? Ce qui, en autorisant un certain pouvoir d’achat, permet de désamorcer les tensions sociales et sert la conscience des gouvernements successifs depuis trois décennies. Seule alternative pour endiguer cette hégémonie : le législateur doit mettre en place des mesures coercitives et imposer un réel coefficient multiplicateur.
Que reste-t-il de cette loi au bout de deux ans et alors que les négociations commerciales viennent, une fois de plus, de s’enliser, tout simplement car, comme le disait voilà plus de trente ans dans une salle de réunion le représentant de la grande distribution, seule la loi de l’offre et de la demande fait autorité ?
Sur le papier, il ne reste pas grand-chose. Sur le terrain, une galaxie paysanne réduite à sa portion congrue, autrement dit une armée de 400 000 agriculteurs démobilisés car démotivés avec 120 000 d’entre eux qui vont envoyer valser l’affaire par-dessus les moulins dans les 10 ans qui viennent. Avec des environnementalistes qui veulent imposer un changement de modèle tout en prenant à témoin une population de plus en plus influencée par leur matraquage médiatique. Avec des industriels qui investissent sur d’autres modes de consommation pour orienter les tendances et créer de nouveaux marchés extra-agricoles. Le reflet de ces évolutions est d’ailleurs immédiatement perceptible dans les spots publicitaires télévisés et dans les rayons de nos supermarchés.
Ensuite, tout sera question de patience, quelques années, la poursuite d’une érosion irréversible, des drames, des poussées de fièvres syndicalement maitrisées, des résignations, des exportations qui vont diminuer, des importations qui vont augmenter, une perte de compétitivité. Et l’évidence d’une France qui n’aura pas choisi de soutenir son agriculture pour se renouveler.

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