L’irrigation par les canaux : vitale pour l’agriculture des Pyrénées-Orientales [par Jean Bertrand]

Dans le département des Pyrénées-Orientales la question de l’eau est cruciale. Le département est, en France, l’un des plus vulnérables aux dérèglements climatiques.

L’agriculture et les territoires font actuellement face à d’importants défis : ceux consistant, dans un contexte méditerranéen, à s’adapter aux dérèglements climatiques et à la hausse des besoins en eau qui en découle tout en satisfaisant les objectifs environnementaux (débits en rivière, quotas de prélèvement en nappe) sans avoir à sacrifier des terres agricoles irrigables et des perspectives de développement. Les canaux d’irrigation sont une richesse hydrologique pour notre département qu’il faut absolument défendre et préserver.

En Méditerranée, “pas d’agriculture sans eau” : c’est vrai pour les P.-O. !

Du haut plateau Cerdan, à 1 300 mètres d’altitude, à la plaine du Roussillon, le climat est méditerranéen et l’agriculture est intrinsèquement liée à la possibilité d’irriguer : il n’y a ni arboriculture, ni maraîchage, ni fourrage hivernal sans eau en Méditerranée. Historiquement, les terres sont divisées entre le “régatiu”, les terres arrosables, et “l’aspre”, les terres non irrigables. Depuis le Moyen-Âge, le territoire est maillé d’un dense réseau de canaux d’irrigation. En arboriculture, la production de pêches et de nectarines est encore aujourd’hui la culture majoritaire mais, suite à la pression du virus de la sharka, l’arboriculture se diversifie de manière très significative : grenade, kaki, amande, pomme, poire, agrumes, figue, olive. Malgré des différences en termes de consommation annuelle et de période d’arrosage, toutes ces cultures fruitières nécessitent l’irrigation.
Le maraîchage, notamment représenté par la production d’artichaut et de salade, est également directement dépendant de la possibilité d’irriguer.
Enfin, la vigne, culture majoritaire du département, est historiquement non irriguée. Aujourd’hui, la plus forte récurrence des années sèches fait chuter les rendements viticoles. Le vignoble catalan est celui qui a les rendements les plus faibles de France : 31,6 hl/ ha en moyenne sur ces 5 derniers millésimes. Dans de nombreux secteurs, le recours à une irrigation de résilience est indispensable pour maintenir les vignes et l’activité.

Des ressources superficielles

Territoire le plus méridional de la France métropolitaine, les Pyrénées-Orientales se caractérisent par un climat méditerranéen aux étés secs et aux vents forts : 2 534 heures d’insolation et 131 jours de vents forts par an à Perpignan.
Hydrologiquement, le département compte 3 principaux fleuves côtiers méditerranéens (l’Agly, la Têt, le Tech) dont le cours est globalement compris dans le département des Pyrénées-Orientales de leur source à leur exutoire. Avant leur embouchure en mer Méditerranée, ces fleuves se côtoient dans la plaine du Roussillon et s’y superposent aux aquifères souterrains du quaternaire et du pliocène. En montagne, le département est à la source du fleuve Aude. Au niveau du haut plateau Cerdan, il est également à la source du Sègre, l’un des principaux affluents du fleuve Espagnol qu’est l’Ebre. Le département compte 7 barrages et retenues. Les retenues du Lanoux, de Matemale et de Puyvalador, ont respectivement des capacités de 70, 20 et 10 millions de mètres cubes qui sont utilisées hors département (Espagne ; Ariège ; Aude). Les barrages des Bouillouses, de Vinça, de l’Agly et la retenue de Villeneuve de la Raho ont des capacités de stockage de respectivement : 19, 24, 25 et 17 millions de mètres cubes utiles. Seule la vallée du Tech ne bénéficie pas d’ouvrage de stockage permettant de sécuriser les débits estivaux.

Le réseau de canaux d’irrigation gravitaires

Dans les Pyrénées-Orientales ce sont près de 200 ASA qui gèrent autant de canaux gravitaires qui permettent l’arrosage de près de 20 000 hectares de terres agricoles. Aujourd’hui, ces canaux d’irrigation alimentent les stations de pompage collectives à partir desquelles les arboriculteurs et maraichers irriguent en goutte à goutte et micro aspersion. Ce réseau de canaux alimente les nappes superficielles et profondes dans lesquelles puisent les agriculteurs (forages individuels) et les communes pour leur approvisionnement en eau potable. En montagne, ces canaux sont utilisés pour l’arrosage gravitaire des prairies et dans tout le département, les canaux sont utilisés dans les villes et les villages par les jardins vivriers : le réseau de canaux gravitaires est ancré dans les usages locaux (agriculture, jardins vivriers, cadre de vie), dans la culture locale (patrimoine bâti et culturel, paysages) et dans les écosystèmes et équilibres locaux (réalimentation des nappes, faune et flore liées à la circulation de l’eau dans les canaux, brise-incendie, exutoire en cas d’inondation).

L’importance du réseau de canaux gravitaires dans l’alimentation en eau des nappes du Roussillon est mise en évidence, quantifiée et expertisée par le BRGM dans le cadre du projet DEM’EAUX, déployé à l’échelle de la plaine du Roussillon. De même, la situation des canaux gravitaires méditerranéens est récemment exposée par un travail de recherche mené par les l’UMR G-EAU de l’Université de Montpellier : référence – Anne-Laure Collard, François Molle et Anne Rivière-Honegger, “Manières de voir, manières de faire : moderniser les canaux gravitaires”, VertigO – la revue électronique en sciences de l’environnement [En ligne], volume 21 numéro 2, octobre 2021, mis en ligne le 12 octobre 2021. Nous sommes dans un territoire typiquement méditerranéen qui fonctionne en système avec des nappes alimentées par un fleuve et des barrages, par le biais d’un réseau dense de canaux d’irrigation gravitaires fonctionnant sans énergie fossile, par la seule force de la gravité. C’est là toute la force de ce territoire qui se base sur un système sobre et des équilibres éprouvés au fil des siècles mais c’est également sa faiblesse car, si c’est un système commun à beaucoup de régions méditerranéennes, c’est en revanche un système peu, voire pas pris en compte dans l’organisation des politiques de gestion des eaux en France.

Jean Bertrand – Unité Eau
Chambre d’agriculture des P.-O.

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