Lettre à Volodymyr Zelenski [par Jean-Paul Pelras]

Monsieur,
j’ai hésité, longtemps hésité, avant de vous écrire car la Nation que vous représentez mérite très sincèrement à la fois respect et compassion. Le problème, voyez-vous, c’est qu’il faut, et l’histoire nous l’a souvent démontré, savoir faire preuve de discernement entre ce que représentent les peuples et ce que valent leurs dirigeants.
Le 16 juin dernier, en habit vert kaki, muscles saillants, torse bombé, les yeux dans les yeux, vous avez accueilli le président de la République française. Vous avez échangé, sous l’œil des caméras du monde entier, quelques accolades tactiles avec celui qui, plébiscité dans son pays par un électeur sur quatre, a décidé de vous fournir un peu plus d’armement tout en précisant qu’il ne fallait pas humilier la Russie. Le “en même temps” dont vous ignorez peut-être la genèse, puisqu’il y a encore six mois, nous ne vous connaissions pas, continue donc au-delà des prescriptions médicales et des aléas économiques auxquels nous sommes habitués de ce côté-ci du vieux continent.

Comédien et humoriste de profession, vous savez maîtriser l’image et les émotions. Notre président, certes moins expérimenté, côtoie lui aussi quelques artistes de variété. Nous l’avons vu, à ce titre, échanger des gages avec vos confrères Mac Fly et Carlito, nous savons qu’il invitait Lucchini, le soir venu, pour que ce dernier lui lise les Fables de La Fontaine, il s’est montré en compagnie de jeunes “vogueurs” vêtus de maillots resille lors d’une réception à l’Élysée et nous savons, entre autres indiscrétions, qu’il recueille les conseils avisés de Mimi Marchand, prêtresse de la presse people. Bref, vous avez en commun à la fois les clés du pouvoir et celles de la renommée.

Seulement voilà, vous détenez aussi entre vos mains de comédiens et de gouvernants le devenir de vos ressortissants. Et peut-être même celui d’une planète qui vit les yeux rivés sur les mouvements brusques du destin. Ces mouvements qui pourraient se révéler apocalyptiques si Poutine, d’un geste incontrôlable et incontrôlé, venait à répondre à cette humiliation redoutée, probablement à juste titre, par Emmanuel Macron.

Beaucoup moins nuancé, vous réclamez, en insistant lourdement, un soutien immédiat, d’envergure, sans faille et sans délai de la part des Européens et des pays de l’Otan. Il faut, Monsieur le président, pour prendre la mesure de tout ce qui ne ressemble surtout pas à une comédie, vous mettre à la place des Occidentaux et vous poser quelques questions. Auriez-vous investi pour leur défense comme nous l’avons fait jusqu’ici, auriez-vous envoyé des armes, quitte à provoquer par procuration des agresseurs qui ne vous auraient pas directement ciblé, auriez-vous engagé des dizaines de milliards pour maintenir une économie qui n’est pas la vôtre, auriez-vous infligé à votre population l’inflation et les pénuries que nous connaissons aujourd’hui, auriez-vous risqué votre armée et votre diplomatie sur un terrain d’actions dont vous ne maîtrisez ni l’histoire, ni ses répercutions ?

Les États-Unis à qui nous devons, avec la Russie d’ailleurs et la résistance des peuples opprimés pendant la Seconde guerre mondiale, de ne pas vivre sous le joug nazi, ont à ce titre tout intérêt à rendre notre continent dépendant de leur influence et de leur protectorat. De Gaulle l’avait compris et avait pris avec eux quelques distances désormais totalement abolies.
La différence entre un théâtre et la géopolitique réside dans le fait que parfois, quand le rideau tombe, il ne remonte jamais. Monsieur Zelenski je ne pense pas que vous soyez à ce titre qualifié pour décider du sort de nos enfants. Laissez à ceux dont la diplomatie est un métier le soin d’échanger, longuement s’il le faut, sans provoquer et en utilisant les stratèges économiques, techniques, sociaux, politiques dont ils disposent pour tenter de démêler cet écheveau guerrier.
Dans le cas contraire, effectivement et au regard du contexte tel qu’il nous est présenté, il ne faut plus se poser de questions et, osons les mots, il faut y aller. Oui, il faut se jeter dans la bataille. Mais attention pas au sens figuré, et bien, comme vous le souhaitez de toute évidence, en envoyant des troupes, en mobilisant les peuples, en armant les pères et leurs enfants, en les accompagnant au train qui les acheminera vers ces territoires d’où ils ne reviendront peut-être jamais. Car c’est de cela dont il s’agit. Il faut arrêter de tourner autour du pot. Ou on cause ou on se bat ! La troisième solution n’existe pas.

Ceux qui disent aujourd’hui que l’Europe n’en fait pas assez pour soutenir l’Ukraine, tiraillés entre les options antimilitaristes d’hier qui consistaient à mettre une fleur au bout du fusil et celles, moins avouables, qui consistent à prendre un fusil pour défendre nos fleurs, sont-ils prêts à troquer leurs convictions contre une caisse de munitions ? Pas si sûr ! Combien avons-nous vu, à ce titre, de conflits s’enliser, s’éterniser et se dissoudre dans les nuances de l’histoire car notre implication s’avérait moins héroïque que rédhibitoire. Il faut réécouter “Le déserteur” de Vian ou revoir “La déchirure” de Joffé pour s’apercevoir que, dans les deux cas, la démission l’emporte sur l’expédition, avec les répercussions que le refus d’en découdre peut avoir sur les populations massacrées, déportées, privées de liberté. Si la formule “armons nous et partez” répond en partie aux sensibilités non avouées de l’opinion, en sera-t-il de même le jour où il faudra dire “armons nous et partons” ?

One thought on “Lettre à Volodymyr Zelenski [par Jean-Paul Pelras]

  • 23 juin 2022 à 9 h 36 min
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    Votre lettre est courageuse dans les temps présents.le suivisme mortiffaire des américains ne peut que soumettre les européens à leur hégémonie financière et économique.L’impérialisme américain aura tout bon :pétrole en hausse renforcement du complexe militaro-industriel et les européens tout faux: développement technologie compromis privations .La guerre pour les américains a toujours lieu chez les autres par pays interposés qui fournissent les soldats et les destructions nécessaires.
    Alors défions nous de tous ces va t’en guerre ….

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