Lettre à un œuf (Par Jean-Paul Pelras)

« Il est terrible le petit bruit de l’œuf dur cassé sur un comptoir d’étain. Il est terrible ce bruit quand il remue dans la mémoire de l’homme qui a faim » écrivait Jacques Prévert dans « Paroles ». Terrible également le vacarme que vous fîtes en atterrissant, lundi dernier, sur l’omoplate d’un président à Lugdunum dans les allées du Salon international de la restauration et de l’hôtellerie où le premier d’entre nous était venu annoncer la création d’un centre de la Gastronomie. Vous auriez, comme l’un de vos confrères en 2017 lors du Salon de l’Agriculture, pu échoir lamentablement sur le crâne de l’intéressé et vous répandre sur son visage, sur ses habits, en jaune et blanc mêlés. Et bien non, car probablement équipé d’une certaine élégance, de toute évidence vous étiez cuit !

L’émoi suscité par la trajectoire et l’impact qui s’en suivit valut à l’auteur de l’épaulé jeté d’être in petto ceinturé manu militari. L’histoire, hélas, ne dit pas ce que vous êtes devenu. Œuf, jusqu’ici inconnu au bataillon des contestataires, vous êtes pourtant passé de l’ombre à la lumière alors que le chef de l’Etat s’écriait : « S’il a un truc à me dire qu’il vienne » demandant dans la foulée qu’on lui amène l’auteur des faits.

En revanche et en ce qui vous concerne, rien, pas la moindre considération, aucune information sur vos origines, sur le patronyme de la poule qui vous permit de voir le jour, sur sa localisation, son passé, son codicille, les traumatismes et les raisons qui ont pu vous conduire à risquer votre coquille, à braver la législation. Vous êtes un œuf ordinaire certainement minutieusement autopsié depuis cet atterrissage jupitérien qui fit de vous, sur les réseaux sociaux et dans (certains) quotidiens, le sujet d’actualité le plus commenté entre une omelette aux cèpes et un poulet au romarin, entre deux œufs au plat et un coq au vin.

Car en définitive et puisque le destinataire dudit projectile veut sublimer la restauration, vous vous êtes, d’une certaine façon et non sans une certaine conviction, rappelé au bon souvenir du chef de la Nation.

Oui, vous l’œuf cassé, gobé, brouillé, poché, broyé, frit qui êtes prélevé sans plus de ménagement au fin fond des poulaillers, qui êtes brisé dans la cuisine du paysan comme dans celles de l’Elysée, vous êtes, en ce pays et à l’instar du contribuable, le symbole de l’essentiel et de l’indispensable.  Et pourtant plus Calimero que Fabergé, vous voilà, une fois le prisme des projecteurs orienté vers d’autres actualités, redevenu cet œuf, insignifiant et consommable auquel personne n’écrit jamais. D’ailleurs, à bien y regarder, pourquoi écrire à un œuf que les puissants ne sauront jamais ni comprendre, ni écouter ?

Jean-Paul Pelras

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *