Lettre à Lionel Messi, à propos de son mouchoir en papier [par Jean-Paul Pelras]

Monsieur, autant le dire d’emblée, vous m’avez déçu. Non pas car vous vous êtes transporté du Barça vers le PSG, le billet du déplacement justifiant très probablement ce choix tourmenté, mais car vous laissez trainer n’importe quoi. Et en l’occurrence vos mouchoirs en papier.
Le 8 août dernier, lors de vos adieux au Camp Nou, vous avez donc utilisé un morceau de cellulose pour éponger les larmes suscitées par le chagrin des départs et, de toute évidence, par celui des regrets. Les caméras du monde entier étaient sur place pour immortaliser cet instant insoutenable. Certains journalistes, spécialisés dans le reportage à haut risque, ont même précisé que votre épouse, dans un mouvement d’immense compassion, vous aurait tendu le mouchoir en question. Lequel fut ensuite récupéré par un anonyme qui, selon le site sud-américain Mercado libre spécialisé dans la vente aux enchères, l’aurait mis à prix pour un million de dollars. C’est la morve contenue par ce morceau de papier, froissé mais en bon état, qui lui donnerait une valeur inestimable. Tout simplement, mais encore fallait-il y penser, car elle contient le patrimoine générique du sextuple ballon d’or.

Allons Lionel, comment avez-vous osé, alors que le monde entier, redoutant le moindre postillon, avance masqué pour juguler la contagion, négliger ce minuscule torchon censé recueillir vos mucosités. Les gens qui vous entourent ne vous l’ont peut-être pas enseigné, mais c’est dans sa poche que l’on range ses petites saletés. De surcroit quand elles sont mises à prix dans des proportions qui d’ordinaire ne supportent ni la négligence, ni l’incurie. Un million d’euros : quand on pense, pour ne citer que ces prestigieux documents, que des manuscrits de Brassens furent vendus 377 000 euros, qu’un poème d’Anne Franck fut cédé moyennant 140 000 euros, que ceux de Victor Hugo se négociaient à partir de quelques milliers d’euros… Vous me direz, vous qui n’avez peut-être jamais (re)lu “Les misérables”, que tout cela reste hors de prix et hautement déraisonnable. Et vous aurez raison. Mais, tout de même, quelques gouttes de liquide lacrymal subtilisées au “messie” du football peuvent-elles mériter pareille inflation ? Où allons-nous si derrière les athlètes, les artistes de variété et les célébrités presque systématiquement surpayées, certains se mettent à ramasser secrétions et autres cochonneries pour les fourguer sur le marché de l’affliction ?

Et puisque l’héritage génétique semble être équipé d’une valeur inestimable, comment ne pas imaginer des hordes de commissaires-priseurs contraints d’adjuger quantité d’étuis lubrifiés portant le nom d’une célèbre commune gersoise où l’on gave les oies. Le “condom” une fois usité, plus que le vulgaire mouchoir en papier, pourrait ainsi atteindre des sommets dans la surenchère que suscite le vedettariat. Quand, à bien y regarder, c’est à la valeur du déchet, qu’il soit ou non sanctifié, que l’on jauge aujourd’hui le prestige de nos “petites” sociétés.

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