Farm to Fork : les faits (et les études) sont têtus [par Yann Kerveno]

En dépit de la pression écologiste sur l’opinion, une nouvelle étude d’impact, réalisée aux Pays-Bas par des chercheurs de l’université de Wageningen, instance qui fait autorité dans le monde entier sur les questions agricoles, vient confirmer les études précédentes. Atteindre les objectifs de Farm to Fork conduirait à un violent décrochage de l’agriculture européenne.

Que penseront, dans vingt ans, ceux qui crient au loup depuis la révélation des attentes du plan européen Farm to Fork ? Peut-être qu’ils n’ont pas crié assez fort pour empêcher un beau gâchis ou, au contraire, qu’ils n’ont pas crié assez fort pour aller plus loin. On en reparlera à ce moment-là, mais en tout cas, Farm to Fork aura sans nul doute été un pivot dans l’histoire du XXIe siècle de l’Union européenne. La ligne de fracture vient de nouveau d’être soulignée par une étude de l’unité de Wageningen, aux Pays-Bas, une des références en matière d’agronomie. Que dit cette étude ? Que les deux ou trois études précédentes, dont celle du ministère américain de l’Agriculture ainsi que celle du groupe de recherche de la commission, ont vu assez juste. Sautons directement aux conclusions de l’étude. Les chercheurs hollandais annoncent ainsi que la réduction envisagée de l’utilisation des produits phytosanitaires et des fertilisants (50 % en moins) auront un impact important sur les récoltes, avec des baisses de rendements pouvant aller jusqu’à 30 % pour la partie pesticide et de 2 à 25 % pour la réduction des fertilisants. Avec, soulignent les auteurs, un impact plus prononcé sur les cultures pérennes, en particulier l’arboriculture ou la vigne…

Souveraineté en danger ?

Les auteurs relèvent ensuite que leurs résultats sont cohérents avec ceux de l’étude européenne du Joint Commitee research pour les pertes de volumes (qui confirmait elle-même l’étude américaine de l’automne 2020). Mais ils ajoutent que la qualité des produits pourrait aussi pâtir de ces mesures, avec donc à la clé une baisse des prix payés au producteur et ce même si la moindre abondance fera augmenter les prix. Ce nouveau cadre de production pourrait conduire l’Union européenne à augmenter sensiblement ses importations alimentaires alors que nos exportations pourraient reculer. Et donc creuser nos déficits, renforcer notre dépendance à l’égard de l’extérieur, donc affaiblir plus encore notre souveraineté alimentaire.

La réduction de l’emploi des produits phytos telle qu’envisagée pourrait coûter 6 milliards d’euros à l’Union, celle des fertilisants autour de 8 milliards, le développement des surfaces en bio autour de 3,4 milliards, la combinaison des trois près de 12 milliards d’euros. N’en jetez plus. Les chercheurs esquissent toutefois quelques pistes pour atténuer l’impact négatif, comme le développement du biocontrôle, la sélection, l’agriculture de précision, la levée des barrières sur les nouvelles techniques d’édition génétique pour raccourcir le temps de l’élaboration de nouvelles variétés…

Handicap compétitif

Les chercheurs incitent aussi à la réflexion sur l’indicateur d’évaluation des produits phytos (harmonise risque indicator). Ils soulignent enfin (avec malice ?) que la réduction imposée des produits phytosanitaires pourrait venir dissuader les entreprises de passer en bio. Et ce d’autant que le marché des produits bio n’a plus la fluidité qui a fait sa rentabilité. Enfin, pour résumer, l’étude invite toutes les parties prenantes à bien réfléchir à quatre points : le handicap compétitif créé pour les produits européens, les effets indirects sur le devenir des sols, une baisse du chiffre d’affaires des exploitations agricoles et, au final, une réduction de la contribution européenne à l’objectif d’éradication de la faim dans le monde porté par l’ONU. Bref, l’étude fait 75 pages et pose tout autant de questions.

https://research.wur.nl/en/publications/impact-assessment-of-ec-2030-green-deal-targets-for-sustainable-c

La voie étroite de Farm to Fork

Le site d’informations européennes Euractiv organisait un débat sur le sujet à la fin du mois de janvier avec en particulier des membres du Parlement européen, de la commission et la représentante européenne des jeunes agriculteurs. L’idée de cette discussion était de sonder Farm to Fork depuis l’ensemble de ces points de vue. Qu’en retenir ? Que la commission ne semble toujours pas prête à lancer une véritable étude d’impact. Claire Bury (DG Santé, Commission européenne), expliquait les études d’impact n’avaient pas grand sens dans la mesure où l’on “ne savait pas comment l’aval de la production agricole, et la consommation, allaient évoluer ni ce que les innovations à venir pourraient apporter…” Dans la discussion, Thomas Waitz, député écologiste autrichien, expliquait que la tâche était immense pour une telle étude et qu’il fallait changer de méthode, prendre en compte l’ensemble des dimensions et non “se focaliser à la fois sur le court terme et sur l’agriculture qui n’est qu’une petite partie du système alimentaire.”

Nourrir un homme…

Herbert Dorfmann, élu (Parti populaire Européen) allemand au Parlement insistait aussi sur le défi qui revient à intensifier la production européenne pour nourrir la population mais de manière durable “parce que cela ne ferait pas sens d’en arriver à délocaliser la production ailleurs.” Revenant sur l’étude de Wageningen, le député allemand regrettait que celle-ci n’ait pas pris en compte les éventuels boost technologiques disponibles. “Nous pouvons utiliser moins de pesticides parce que nous avons des plantes qui en ont moins besoin…” mais il reconnaissait que l’équation était de toute façon complexe. “Nourrir une vache c’est une question de biomasse. Nourrir un homme, c’est une question de biomasse mais aussi de plaisirs, de traditions… Prenez le café, le thé, dans une logique de biomasse cela n’a pas de sens, cela n’apporte rien.” Il ajoutait, outre le besoin évident de ces boost technologiques qu’il allait aussi falloir “arrêter de critiquer sans cesse l’agriculture sous peine de voir les candidats au métier fuir en masse.” L’Italienne Diane Lenzi, présidente du Conseil européen des jeunes agriculteurs expliquait que les jeunes agriculteurs étaient prêts à relever l’ensemble des défis soulevés.

“Ce ne sont que des mots”

“Nous expérimentons les effets du changement climatique dans notre chair mais il faut pouvoir garder une approche pragmatique, il faut nous donner les outils pour pouvoir faire plus durable. On parle beaucoup de la séquestration du carbone, c’est une grande opportunité pour l’agriculture, mais force est de constater qu’aujourd’hui ce ne sont encore que des mots !” Thomas Waitz reconnaissait ensuite qu’on ne pouvait imposer des contraintes de plus en plus importantes sans les imposer aux produits d’importation, “mais il faut que nous puissions convaincre les autres pays de la planète d’évoluer dans le même sens que nous.”
Herbert Dorfmann relevait ensuite sur cette question des standards et des importations que c’était un peu le nœud gordien du Green Deal. “Si nous n’avons pas la réciprocité des normes, il y a un risque que les productions soient délocalisées, auquel cas, bien cela annule ce que nous avons fait pour la planète. Mais comment organiser la réciprocité pour des productions qui n’existent pas en Europe ? Le café et les bananes par exemple.”

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