Céréales : le regard en coin de la Chine [par Yann Kerveno]

Alessandra Kirsch est directrice des études du Think Tank Agriculture Stratégies. Elle livre à l’Agri une réflexion qui permet de regarder au delà de la guerre en Ukraine. Jusqu’en Chine.

Dans une note remarquée publiée il y a quelques jours, vous estimez que l’actuel chaos du marché des céréales a été probablement “organisé” par la Chine, avec l’aide de la Russie. Comment parvenez-vous à cette conclusion ?

C’est le fruit d’une longue réflexion qui remonte à des observations, une mise à jour, que nous avons faites en 2019 sur les débouchés des productions agricoles ukrainiennes. Nous nous sommes alors aperçus que la structure, les destinations des exportations, avait beaucoup évolué en deux ans. Avec l’arrivée, comme acheteur principal, de la Chine. En y regardant de plus près, on se rend aussi compte que la Chine a une politique de stockage de blé parfaitement inédite et très impressionnante en volumes. Cela constitue, avec d’autres éléments, un faisceau d’indices laissant penser qu’il y a en effet pu y avoir une action conjointe entre la Chine et la Russie. Résultats, aujourd’hui, la Chine est dans une position très favorable, tous comme les États-Unis d’ailleurs qui sont de grands agroexportateurs…

Est-ce une situation inédite ?

Non pas vraiment, souvenons-nous de la crise du lait, entre 2014 et 2016. La Chine a beaucoup acheté puis s’est brusquement retirée du marché plongeant tout le monde dans la crise. Il risque de se produire la même chose si la Chine cesse à nouveau subitement d’acheter. Les achats de produits laitiers ont beaucoup progressé en 2021, en dix mois, les volumes achetés étaient supérieurs à ceux de toute l’année 2020, + 21 % en beurre, + 41 % en crème, et c’est pareil pour les poudres de lait.

Pourquoi n’avons-nous rien vu venir alors ?

Ce qui rend les choses complexes, c’est que la stratégie et les mouvements de la Chine sont complètement imprévisibles. Les autorités chinoises déclarent que leurs actions sont décidées en fonction de besoins structurels, mais si l’on regarde bien les chiffres, besoins et stocks, on est bien au-delà de cela. Ils disposent des liquidités pour acheter et stocker, même si c’est cher. Et ils entretiennent volontairement un flou artistique autour de ces questions. C’est un jeu de poker menteur. On le voit bien quand la Chine annonce avoir bientôt une mauvaise récolte de blé trois jours avant la publication du rapport Wasde du ministère américain de l’Agriculture qui vient tempérer largement l’idée de crise de disponibilités, c’est bien le signe d’une importante lutte d’influence.

De quels outils dispose l’Europe qu’on sent un peu à la traîne sur ces dossiers ?

L’histoire de libérer le potentiel productif de l’Europe, c’est très délicat. Les agriculteurs vont être incités à produire beaucoup mais à très fort coût. Si la Chine décide de déstocker brutalement, par exemple pour venir au secours de pays très dépendants des importations, ils vendront leurs stocks à prix d’or, les prix chuteront et les agriculteurs européens se retrouveront avec des céréales dispendieuses à écouler à vil prix. L’Europe n’est pas outillée pour affronter cela. Nous ne pouvons que subir et réagir. Quand les prix montent, on produit plus, jusqu’à ce que la tendance se renverse par la fermeture de marchés engorgés. Nous n’avons pas de stockage, nous ne pouvons pas peser sur le cours des céréales.

Pourquoi l’Europe ne stocke-t-elle pas ?

C’est une question liée au passé, aux prix garantis utilisés sans gestion de l’offre. On produisait, c’était acheté au prix garanti. Et on stockait si le marché était absent. Bien trop. Il y a eu des crises, dans l’esprit des consommateurs, le stockage cela coûte cher. Depuis, on a libéralisé. L’Union européenne colle à la doctrine de l’Organisation mondiale du commerce qui proscrit les prix garantis et les stockages stratégiques. Notez que nous sommes les seuls à être des élèves aussi respectueux, la Chine a un prix garanti pour ses producteurs de blé à plus de 430 euros la tonne la semaine passée.

Mais la PAC est censée protéger l’agriculture européenne non ?

Cela fait des années, depuis Momagri auquel Agriculture Stratégies a succédé, que nous appelons à la fin du découplage des aides qui sont, à notre sens, un gaspillage à tout point de vue ; pour les remplacer par des aides contracycliques pour stabiliser l’ensemble. C’est un peu le système de l’ancienne PAC avec des prix garantis, mais en ajoutant des mécanismes de régulation de l’offre à l’échelle européenne, indispensables si nous voulons pouvoir jouer dans la même cour que la Chine. La proposition que nous portons, c’est la définition d’une politique agricole et alimentaire en y associant une politique d’aide alimentaire. Il n’est pas normal qu’aujourd’hui nous exportions nos produits, issus de parcours exigeants en matière d’environnement et financés par la PAC et qu’en face nous importions des produits bien moins vertueux. En fait, c’est comme si nous subventionnions en partie l’alimentation des autres pays qui achètent nos produits. Il est aussi impératif aujourd’hui que les agriculteurs soient accompagnés dans la transition écologique par laquelle nous devons passer, parce que cette transition est une prise de risque qu’ils ne peuvent être les seuls à assumer.

Que va-t-il se passer maintenant ?

Le scénario catastrophe, mais je n’y crois pas, serait que la Chine déstocke brutalement. Par contre, je crois beaucoup plus à la contraction des achats chinois. Cela dit, visiblement il y a déjà beaucoup de contrats de céréales vendus pour la campagne 2022-2023 donc je ne pense pas que cela décroche d’un coup. Je suis plus inquiète pour le secteur du lait et des productions animales en général et le porc en particulier. Si les Chinois arrêtent d’acheter des produits laitiers comme ils l’ont déjà fait, la secousse risque d’être rude. C’est un peu ce que vit la filière porcine aujourd’hui, personne n’a cru que les Chinois seraient capables de reconstituer aussi vite leur cheptel, décimé par la peste porcine africaine, et le ralentissement de leurs achats de viande de porc n’a pas été anticipé…

Et pour les céréales ?

J’espère qu’il y aura une espèce de rationalité économique chez les producteurs. Compte tenu du prix des engrais aujourd’hui, il faut vraiment réfléchir avant de programmer sa campagne 2022 et 2023 et ne pas se jeter sur le blé parce qu’il approche 400 euros la tonne aujourd’hui. J’aimerais que cette crise permette le développement des protéines, en particulier le soja dont la situation va se tendre avec la décision des Argentins de restreindre ses exportations… Il faut y réfléchir parce que le soja est moins gourmand en engrais que les autres cultures.

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