Tribune – Quand Majeau écrit à Véran : “Mais qui nous soignera demain ?”

Mon cher Olivier Véran. Alors comme ça, tu ne comprends pas pourquoi 1 300 étudiants infirmiers ont démissionné de leur fonction hospitalière depuis 2018. Et bien je vais te l’expliquer. Remarque bien, si tu avais choisi de continuer à soigner les patients plutôt que de te lancer dans une carrière politique, tu n’aurais probablement besoin d’aucun éclaircissement sur le sujet. Alors voilà. Lorsqu’une jeune personne décide de devenir infirmier(e), tu te doutes bien que sa motivation première n’est pas financière. L’essentiel de son engouement tient à la beauté de cette profession, l’incroyable diversité des pathologies, la satisfaction de pouvoir se mettre au service de son prochain et l’excitation liée au fait de pouvoir, à la fois, être au contact de l’humain mais aussi de la science et des techniques innovantes. Un métier où l’on sourit, toujours, parce qu’on oublie d’être morose devant quelqu’un qui souffre. Un métier où l’on partage, sans cesse, parce que la maladie ne donne aucun répit. Un métier où l’on parle, autant qu’on le peut, pour combler le silence qui aggrave les maux. Un métier où l’on pleure, souvent, parce que c’est triste de n’avoir pas pu faire plus pour ceux qui nous glissent inexorablement entre les mains. Un métier qui n’en est pas vraiment un. Plutôt un sacerdoce au service de son prochain.

Il suffit d’avoir été malade pour en témoigner. Ce supplément de chaleur que l’on espère, ce ne sont ni les médecins, ni les ministres, ni les directeurs des ARS qui vous l’apporte. Ce cadeau qui maintient votre moral, c’est un sourire, une main posée sur la vôtre, une parole réconfortante. Tout cela c’est l’apanage exclusif du personnel infirmier. Cette mission est belle… Est-elle encore seulement possible ? Depuis plusieurs années, sous l’impulsion de quelques intouchables bureaucrates zélés, elle est devenue technocratique, administrative et dénuée de sens. Le temps perdu devant les écrans est inversement proportionnel à celui passé au chevet des malades. Je n’aborde même pas le sujet de la pénurie galopante de personnel… Si tu fréquentais plus souvent les étages de soins, mon cher Olivier, tu le saurais. Les effectifs baissent, le nombre de réunions augmente, l’afflux de patients abandonnés de tous explose. Au final, dès les premiers jours, l’élève infirmier constate une amère vérité : s’il reste utile au système, il ne l’est plus pour les patients. Pire encore : ces “malades” qui devraient être sa source de motivation quotidienne, ne sont plus que des nombres, des ombres, des présences incompressibles qui grippent le système.

Si tu veux la réponse, Olivier, elle est claire et évidente : malgré toute leur bonne volonté, les soignants d’aujourd’hui sont exclusivement dévoués au fonctionnement d’un chef d’œuvre en péril, le système hospitalier, et se sont progressivement vus écartés de ce qui devait être leur mission première au chevet du patient. Ils sont devenus de la “chair à canon” ! S’il s’agit d’être un pion sur une chaîne de production, Monsieur le ministre, il existe des métiers bien moins usants, bien moins douloureux et beaucoup mieux rémunérés dans lesquels on peut exercer son talent. C’est devant ce constat que l’étudiant(e) infirmier(e) abandonne en cours de route. Tu pourras toujours leur proposer une obole, une médaille ou un Ségur en “trompe-couillons”, ils ne t’écouteront plus ! Parce que, toi et les autres, leur ont dit tellement de conneries qu’ils ne savent plus à qui faire confiance ! Et, à leur âge, on ne poursuit pas une histoire d’amour qui se révèle n’être qu’une supercherie ! Peut-être ont-ils aussi compris que ta compassion subite pour leur désarroi n’était finalement dictée que par l’approche d’échéances électorales… Comme toujours…

Peut-être, finalement, ne croient-ils plus aux promesses d’un Père Noël qui, bien avant eux, a délaissé cette magnifique profession de soignant pour une autre… Bien meilleure ! Pourquoi voudrais-tu qu’ils ne suivent pas tes traces ?

Dr Jean-Marc Majeau

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