Retraites agricoles : les mains du paysan et celles de celui qui le critique ! [par Jean-Paul Pelras]

La retraite des “non-salariés agricoles” (terme péjoratif désignant les agriculteurs, leurs conjoints et les aides familiaux) sera-t-elle calculée sur les 25 meilleures années ou, encore et toujours, sur l’ensemble d’une carrière, bonnes et mauvaises années comprises, comme c’est le cas actuellement ? (Réponse jeudi 1er décembre). Rien n’est moins sûr, puisque cette proposition a déjà été rejetée la semaine dernière par la commission des Affaires sociales de l’Assemblée nationale.

Un serpent de mer qui, lors des élections présidentielles comme législatives, réapparaît depuis des années sur les professions de foi des candidats, toujours prompts à venir serrer quelques louches dans nos campagnes dès qu’il faut se souvenir, tous les cinq ans, du sort des paysans. Et puis, une fois les portières refermées et le demi-tour effectué dans la cour de ferme, les promesses s’embourbent ou retombent aussi vite que la poussière laissée par les volutes des berlines officielles.
Et pourtant, à l’heure où l’exécutif entend mettre un terme à la fin des régimes spéciaux, il devrait également se pencher sur celui qui concerne injustement le monde agricole. Car avec 1 046 euros par mois (ce que gagne Mbappé toutes les trois minutes) obtenus grâce à la loi Chassaigne qui permit une revalorisation des retraites agricoles à hauteur de 85 % du smic, contre 1 500 euros pour la moyenne nationale, ce régime-là est effectivement désespérément “spécial”. Nous ne sommes plus très loin de l’allocation de solidarité aux personnes âgées à laquelle peuvent prétendre ceux qui, âgés de plus de 65 ans, perçoivent moins de 916,78 euros par mois, qu’ils aient ou non travaillé.

Et là, j’entends déjà hurler les bienpensants, ceux qui disent : “ils n’avaient qu’à cotiser au régime général, ils ont mis du fric de côté pendant toute leur vie, ils ont du patrimoine à revendre, des billets dans les armoires, ils pleurnichent tout le temps, ils n’ont jamais manqué de rien, ils ont travaillé au grand air, ils vivent à l’écart, ils nous ont toujours coûté trop cher…” C’est en substance ce que furent les réactions relevées sur Twitter la semaine dernière lorsque que je fis part de mon indignation après avoir appris le rejet parlementaire.

Mépris sociétal

La haine de ceux qui, par ailleurs, revendiquent souvent un attachement à nos campagnes parce que le pépé était maraicher, parce que le tonton était éleveur, en dit long sur le mépris sociétal dont le monde agricole est victime. Personne, parmi ces gens-là, pour s’indigner du fait que le calcul des retraites chez les fonctionnaires est établi sur les 6 derniers mois. Voilà la hache déterrée ! Surtout ne jamais évoquer cette question. C’est pêché, c’est blasphème, c’est interdit, c’est tabou, c’est sous embargo, c’est politiquement incorrect, c’est inamovible, gravé dans le marbre, ne pas toucher, ne pas réformer, surtout ne pas bousculer, détricoter, déranger !

Et pourtant, à l’heure où l’exécutif (encore lui) évoque les critères de pénibilité, comment ne pas penser à ceux qui concernent le monde agricole. Ce monde agricole jalousé et stigmatisé par ceux qui n’ont jamais été confrontés aux éléments, au gel, à la canicule, aux travaux qui requièrent résistance, force et endurance, aux implacables obligations de résultats, à cet endettement qui accroche parfois à la plus haute poutre de la grange les cordes du désarroi, à ces environnements où il faut passer des journées entière dans la poussière, dans l’humidité, dans le froid et, pourquoi le nier, dans la merde quand il s’agit de nettoyer les étables ou d’aider, en plein hiver, au milieu de la nuit, une vache à vêler.

Brel disait “c’est à la minceur des épluchures que l’on voit la grandeur des nations”. C’est en comparant les mains des paysans, des artisans et de tous ceux qui ont travaillé sans compter pendant toute une vie, avec celles de ceux qui ne connaissent de l’outil ni l’usage ni le prix, que l’État devrait, une bonne fois pour toutes, estimer judicieusement le montant des pensions.

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