Prédateurs : “Tant qu’un randonneur ne se sera pas fait croquer…” [par Jean-Paul Pelras]

Dans une récente et énième campagne publicitaire intitulée “Entrepreneurs du vivant” le ministère de l’Agriculture, qui migre progressivement vers celui de l’Environnement, parle beaucoup de protection des cultures sans pesticides, de pratiques durables, plus saines, plus écologiques, d’écosystèmes offrant plus de lien social, toujours moins de stress… Et patati et patata.
Et puis, il y a ce message posté par le ministère, comme les précédents, sur les réseaux sociaux : “Fini le bâton, place au smartphone. Bientôt les bergers pourront définir la zone dans laquelle leurs moutons, équipés de colliers connectés à un satellite, iront paître l’herbe. Toujours plus innovants, rejoignez-les…”
Voilà comment, depuis Lutèce, celles et ceux qui connaissent forcément les Alpes, le Massif central ou les Pyrénées pour y avoir randonné quelquefois en famille au cœur de l’été, écrivent le scénario idéalisé du “pastoralisme 2.0.” Pendant ce temps, loin des polypiers urbains, loin des embouteillages qui polluent plus que le monde paysan, loin de ces bureaux climatisés où l’on phosphore entre technocrates intelligents, quelque part dans l’étoupe des lointains, à la proue du champ ou du jardin, dans l’éther des forêts où le silence sublime la vallée, une bête avance.
Elle connaît sa proie, elle l’a repérée depuis des jours, elle sait à quel moment attaquer, un peu avant la nuit ou dès que le brouillard va tomber. Elle n’a jamais entendu parler ni des satellites, ni du technocrate parisien, pas même de l’écologiste qui, soi-disant, lui veut du bien. Elle se méfie uniquement du berger et de son chien.

Comment peut-on accepter pareille condescendance, pareil mépris ?

Et c’est comme ça depuis que les hommes conduisent les troupeaux, depuis que les éleveurs montent là-haut, solitaires, aguerris, fins connaisseurs du milieu et des traditions, héritiers de pratiques endémiques transmises de générations en générations. Comment peut-on encore accepter que, depuis Paris, ceux qui ne savent de l’outil ni l’usage ni le prix puissent dicter aux paysans leur modus vivendi ? Comment peut-on accepter pareille condescendance, pareil mépris ? Des loups, des ours, des vautours, car ils sont protégés par le poids des lobbies environnementaux, sont en train de faire reculer, au sein de leurs territoires, les hommes et les troupeaux. Une situation qui favorise la déprise, les incendies où les montagnes ne sont plus entretenues, la fin des vocations et la disparition de toute une économie.
Et là, à la lecture de cet éditorial j’entends s’élever (une nouvelle fois…) les voix de celles et ceux qui défendent la préservation du biotope, la réintroduction du prédateur, le partage de l’espace. Cet espace qu’ils veulent s’approprier depuis leur prisme urbanisé en s’exonérant du bon sens qui a toujours permis jusqu’ici de préserver le quotidien des ruraux et des paysans. Ce bon sens qui permet de nourrir et de protéger les populations. Ces populations qui pourraient à nouveau redouter l’ombre du prédateur quand il aura, loin de Paris et de ses sachants, croqué le randonneur ou ses enfants.

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