Géraldine Woessner : “Chercher les faits à la source” (Par J-Paul Pelras)

En 2005, quelques temps avant de partir pour trop longtemps de l’autre côté du chronomètre, l’écrivain gardois et prix Goncourt 1972 Jean Carrière me confiait à propos de Sigourney Weaver à qui il avait consacré un ouvrage : “Cette femme incarne quelque chose de nouveau au cinéma. Car, au lieu de fuir, elle fait face.” Faire face sans négocier avec la vérité, celle qui peut parfois nous décevoir, s’en tenir aux faits et ne pas chercher à satisfaire systématiquement son lectorat en lui fournissant cette quote-part de mots qui rassurent, ces informations complaisantes que l’on veut lire ou entendre, ce dosage parfaitement maîtrisé entre la peur et le rêve, ces effets de mode qui n’auront plus d’importance demain : c’est de toute évidence le credo et le créneau de Géraldine Woessner, journaliste au Point. La rencontre remonte à quelques mois. J’avais écrit une lettre à Élise Lucet où je reprochais à la présentatrice d’Envoyé spécial la stigmatisation de certaines pratiques agricoles, sans discernement et sans analyses scientifiques ou économiques suffisamment étayées. C’est à ce moment là, probablement par l’intermédiaire de Yann kerveno, que ma route croisa sur Twitter celle de Géraldine Woessner. Mais l’agriculture n’est pas le seul domaine d’investigation de cette journaliste…

Vous m’écriviez voici quelques mois : “À mon retour des États Unis, il m’a été confié une rubrique de fact-checking (vérification des faits). C’est en travaillant sur le thème du glyphosate que j’ai rencontré le monde agricole. Je n’y connaissais rien et je l’ai abordé à la mode anglo-saxonne, les faits – les faits – les faits. Je n’imaginais pas une seconde ce que j’allais me ramasser… Mais à l’anglo-saxonne toujours, une fois que les faits sont établis, je ne peux pas revenir en arrière (la déontologie est ma pierre angulaire, ma boussole, peux pas y déroger, sais pas faire…)”. Où en êtes vous aujourd’hui ? Est-ce toujours aussi difficile de contester la doxa, de bousculer, avec des faits justement, ce qui relève parfois du simulacre ou de la manipulation ?

Il est toujours difficile de remettre en cause une idée qui s’est si bien incrustée dans les esprits qu’elle est communément considérée comme une vérité. La culture générale scientifique de la population est relativement faible, ce qui rend l’opinion vulnérable aux fausses informations. Quand le débat est, en plus, instrumentalisé par des politiques qui défendent une idéologie et par des intérêts financiers qui défendent un business, il devient quasiment impossible de rétablir les faits. On observe ce phénomène, en France, sur de nombreux sujets sensibles, à la croisée d’intérêts économiques et idéologiques : le glyphosate, mais aussi les OGM, l’homéopathie, les vaccins, le nucléaire… Nous assistons depuis trop longtemps à un dévoiement du travail scientifique, les résultats des chercheurs n’étant souvent mis en avant que s’ils confortent des opinions préétablies, quand ils ne sont pas détournés pour leur faire dire des choses qu’ils ne disent pas. Si les faits, qui sont têtus, persistent à s’imposer, on insinue alors qu’ils ont été dictés par un lobby malfaisant. C’est une mécanique implacable, dans laquelle la raison perd à tous les coups.
Concernant le glyphosate, j’ai eu le tord de rappeler et de médiatiser le consensus scientifique : l’ensemble des instances indépendantes chargées d’évaluer le risque lié à son utilisation considèrent comme improbable que le glyphosate présente un risque cancérigène pour l’homme, aux expositions professionnelles et alimentaires courantes. J’avoue que je n’imaginais pas, en faisant simplement mon travail, déclencher un contre-feu aussi violent des différents acteurs (politiques, économiques, idéologiques) concernés. Une partie du problème vient enfin des médias : la peur et le scandale font vendre, beaucoup plus que la nuance. Dans un marché très concurrentiel, la presse s’est lancée dans une course au scandale pour attirer l’audience, flattant ses lecteurs en endossant le costume du “lanceur d’alerte”, notre nouveau chevalier blanc.

La crise que nous traversons induit une perte de confiance envers les médias. Les auditeurs, les lecteurs, les téléspectateurs se détournent de l’actualité par lassitude, mais également car ils se mettent à douter. Il ne savent plus, entre affirmations et pronostics, ce qu’ils doivent croire. Quel est, à ce titre, votre point de vue sur la relation qui lie actuellement, Covid-19 oblige, le monde scientifique au pouvoir politique ?

Je pense que nous payons en partie des années de compromissions. La presse française (c’est l’une de ses spécificités) entretient depuis toujours un rapport ambigu avec les faits. Elle est historiquement fortement politisée et s’est toujours imaginé une responsabilité sociale. La presse de gauche a longtemps nié les problèmes de délinquance des banlieues, inventant le “sentiment d’insécurité” pour ne pas faire le jeu du Front National. La presse de droite a sur-médiatisé d’autres phénomènes, reflétant une vision distordue de la réalité. Il n’est pas surprenant que les lecteurs se détournent, peu à peu, d’une presse qui oriente leur vote en déformant la réalité.
Parallèlement, de nombreux scandales sanitaires ont légitimement jeté le doute, ces trente dernières années, sur la façon dont l’expertise scientifique était utilisée par nos autorités (sang contaminé, vache folle, Mediator, amiante…). Enfin, dans le même temps, la libéralisation du marché de l’information et l’explosion des réseaux sociaux se sont accompagnées d’une multiplication des sources venant concurrencer la parole des experts. Les journalistes, scientifiquement mal formés, ont accentué ce mouvement de relativisation de la parole scientifique en présentant comme d’égale valeur l’opinion d’un seul chercheur (pour peu qu’il fasse du bruit) et celle défendue par 1 000 autres, unanimes. Cette crise du Covid-19 en offre des exemples éclatants : l’étude mal ficelée du professeur Raoult a immédiatement rencontré un retentissement mondial. Certains politiques, suivant le penchant de l’opinion, on été tentés de le suivre.
Faut-il pour autant s’en remettre totalement aux experts ? Le rôle du politique (c’est une opinion personnelle) est d’être capable, à un instant donné, de faire la synthèse des connaissances et d’en tirer des choix. Dans sa préface à l’édition française d’un classique du sociologue allemand Max Weber, “Le Savant et le Politique” publié en 1919, Raymond Aron résume parfaitement la problématique : “La vocation de la science est inconditionnellement la vérité. Le métier de politicien ne tolère pas toujours qu’on la dise…”

Dans “L’heure et l’ombre” Pierre Jourde évoque le quotidien d’un journaliste. Il écrit à ce propos : “Alors je travaille comme les autres. Je fais passer des opinions pour des faits. De temps en temps, pour jouer au journaliste indépendant et objectif, je fais passer des faits pour des opinons…” Nous sommes tous confrontés à ce dilemme. Où se situe, selon vous, la ligne entre ce que l’on pense et ce que l’on sait ? À quoi ressemble l’épaisseur du trait ?

Elle est ténue, évidemment, et nous avons tous, lecteurs comme journalistes, d’innombrables biais. Mais il existe une méthode pour tenter de s’en prémunir (en tous cas le plus possible), que nous apprenons normalement dans les écoles de journalisme et qui consiste à s’en tenir aux faits et à chercher ces faits à la source. Et la source, ce sont les données, pas la personne qui les produit (elle-même soumise aux biais.) Un historien sait que, dans la relation d’un événement, des témoins peuvent mentir, déformer les faits et que le contexte est fondamental…

Nous avons souvent échangé sur cette question. L’acharnement dont le monde agricole est victime, avec ce que l’on a pris l’habitude d’appeler l’agribashing, constitue une menace pour notre ruralité et notre indépendance alimentaire. Nous assistons, en ce moment, aux gesticulations des ONG et des environnementalistes notamment. De tribunes en tribunes, ils préparent le retour de l’agribashing. Pensez vous que le capital sympathie dont bénéficie le monde agricole à la faveur de la crise actuelle va perdurer au-delà du confinement et des risques de pénuries alimentaires ?

Je le souhaiterais, mais j’en doute. L’intérêt général commanderait que politiques et journalistes acquièrent enfin les connaissances suffisantes pour rendre justement compte des réalités extrêmement complexes des défis qui attendent notre agriculture pour produire avec moins d’intrants (ce qui reste une nécessité, environnementale et sociale). Mais l’opinion publique a été tellement travaillée de campagnes soutenues par les industriels et la grande distribution, dont la croissance future repose en partie sur cette différenciation construite entre bio et conventionnel, que je redoute qu’il ne soit trop tard. Et l’on contemple aujourd’hui, comme dans le cas des vaccins, l’opinion publique dériver lentement vers la rive opposée à celle de l’intérêt général… Le courage et la responsabilité politique demanderont de nager à contre-courant. Je ne sais pas combien en seront capables.

Propos recueillis par Jean-Paul Pelras

One thought on “Géraldine Woessner : “Chercher les faits à la source” (Par J-Paul Pelras)

  • 2 août 2020 à 9 h 08 min
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    Bonjour,
    je découvre votre revue. Super interview, des deux cotés du micro (si je puis dire).
    Félicitations.
    Dominique

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