Céréales : “Un possible effet ciseau en 2023” [par Yann Kerveno]

La sécheresse, le contexte géopolitique, les incertitudes rendent les pronostics hasardeux sur le marché des matières premières agricoles. Tentative d’y voir clair avec Nicolas Prévost, responsable Grandes Cultures de la coopérative Arterris.

Les mauvais rendements des cultures d’hiver, – 23 % en blé dur, – 15 % en blé, provoqués par la sécheresse, sont-ils compensés par le prix de vente des céréales qui a flambé une partie de l’année ?
Ce n’est pas forcément évident. La principale raison c’est parce que de nombreux agriculteurs avaient vendu, pour se sécuriser, avant le début du conflit en Ukraine, fin février. Ceux-là n’ont donc pas profité de la hausse très importante survenue après, même si les prix étaient déjà élevés. La deuxième raison, c’est le prix des intrants. On peut imaginer que pour les cultures d’hiver, l’essentiel des achats avait été réalisé avant la flambée des prix et que cela limite le delta, mais pour ceux qui n’étaient pas couverts et avait vendu avant… Ce sera, je pense, beaucoup plus compliqué de trouver de la rentabilité pour les cultures d’été qui sont en train d’être moissonnées avec des rendements très décevants… Il y a déjà des exploitations qui sont dans des situations difficiles mais le risque pèse surtout pour la prochaine campagne.

Pourquoi ?
Parce qu’il pourrait y avoir un “effet ciseau.” C’est-à-dire des approvisionnements en intrants au prix fort du marché et l’absence de certitude sur les rendements, bien sûr, mais aussi sur les prix de vente des céréales qui coûteront cher à mener à bien l’année prochaine. Aujourd’hui, les agriculteurs sont contraints de prendre des décisions pour 2023 sans savoir ce que sera le contexte. Qu’en sera-t-il de l’inflation ? Aura-t-elle une influence sur la consommation ? Et la Chine ? C’est ce pays qui tire la consommation mondiale, sera-t-il au rendez-vous ? Quels seront les prix des céréales ?

Les intrants et leurs prix sont une des grandes inconnues de cet automne…
Je ne suis pas un spécialiste de cette question mais je vois qu’il y a deux sujets. Le prix des engrais qui oblige à mobiliser une trésorerie importante pour se couvrir et la question de la disponibilité. Les prix des intrants sont repartis à la hausse récemment en raison du contexte de la Mer noire et de la décision d’industriels de fermer des usines à cause de la flambée des prix de l’énergie. Ces fermetures vont encore resserrer l’offre et faire peser des risques sur les approvisionnements. Notre entreprise est solide et nous avons la capacité à nous couvrir, mais le poids de la fertilisation dans le coût de revient des cultures jouera sur le choix des espèces semées au printemps prochain.

Cela aura-t-il une influence sur les paysages de nos régions avec des changements importants de production ?
Pour l’instant nous n’avons pas noté de bouleversement pour les céréales d’hiver dont les semis sont en cours. Nous avons eu quelques inquiétudes pour les semis de colza parce qu’il ne pleuvait pas et que la fenêtre de tir se rétrécissait, mais les pluies de ces derniers jours ont un peu changé la donne. Pour les blés, nous avons encore un peu le temps.
Par contre, il risque d’y avoir de gros changements au printemps. On peut imaginer, au vu de la mauvaise moisson de cet automne, un fort recul du blé non-irrigué dans la région alors qu’il s’était beaucoup développé. Cela pourrait profiter au tournesol. Mais il faut aussi prendre en compte la nouvelle Politique agricole commune et les nouvelles règles d’assolements et de diversités d’espèces qu’elle impose. Peut-être cela va-t-il favoriser le retour de protéagineux et des légumineuses dans les soles ?

Et le blé dur dans tout ça ?
Nous pensons que cela reste une production intéressante dans nos contextes, même si nous avons subi un recul important des surfaces lié à des problèmes de rendements et de qualité sur les dernières campagnes. Le blé dur est perçu par les agriculteurs comme une production plus à risques que les autres, avec des impasses techniques très complexes et les écarts de prix entre le blé tendre et le blé dur s’étant réduit, le jeu en valait peut-être moins la chandelle. Mais si l’on regarde sur plusieurs années, c’est une culture qui peut encore tirer son épingle du jeu en termes de rentabilité. Les prix sont bien remontés l’an passé à cause de la petite récolte canadienne, premier producteur mondial, et on arrive encore à une centaine d’euros d’écart avec le blé tendre.

Propos recueillis par Yann Kerveno.

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