2021 : la guerre de l’eau aura-t-elle lieu ? [par Yann Kerveno]

Les restrictions tombent déjà comme à Gravelotte mais le pire est encore peut-être à venir.

Inquiétude est peut-être un mot faible pour transcrire l’état d’esprit des agriculteurs qui ont recours à l’irrigation dans les Pyrénées-Orientales. Si rien n’est très visible pour l’instant, la situation des réserves d’eau est déjà très problématique. Au point que des tours d’eau ont été organisés pour que tout le monde soit servi alors que les zones les plus éloignées des canaux sont déjà en tension. Tout comme le deviennent les relations entre agriculteurs autour de cette question de l’eau. “Selon les zones de la plaine du Roussillon le déficit de pluviométrie s’étage de 30 à 70 % pour ces dernières semaines” explique Sandrine Jaffard de l’Union des canaux d’Ille et de Corbère.

Les craintes sont aujourd’hui de plusieurs ordres. La première concerne les barrages sur la Têt. “Le barrage de Vinça s’est rempli finalement au début du mois de juin et celui des Bouillouses, pour lequel nous craignions qu’il ne se remplisse complètement, devrait être plein ces jours-ci. Mais nous avons commencé les prélèvements sur Vinça depuis dix jours alors qu’en temps normal, cela ne survient que début juillet” explique-t-elle.

Débits dégradés

Autre problème, la nappe quaternaire qui affleure sous le sol. “Nous avons mené des travaux d’étanchéité cet hiver sur les canaux et à la remise en eau, très vite, nous avons été obligés de réduire les débits. En conséquence, la nappe ne se recharge pas. On le voit très bien sur les relevés, depuis que nous sommes passés en fonctionnement dégradé, le niveau stagne.”

En effet, pour rester dans le cadre des autorisations, les ASA ont réduit les prélèvements depuis plusieurs semaines afin de ne pas faire tomber le débit de la Têt sous les 1 200 litres secondes jusqu’à la fin du mois. Le débit du canal de Corbère est ainsi tombé à 1 200 litres par seconde contre 1 400 habituellement. “Nous avons privilégié les stations de pompage et, à 1 200 litres, nous avons été contraints de fermer complètement le gravitaire, les irriguants doivent solliciter une autorisation s’ils veulent s’en servir.” Le Canal d’Ille est lui tombé à 700 litres par seconde contre 1 200 litres habituellement.

Pari sur les orages

Pour tenter de satisfaire tout le monde, des tours d’eau de deux jours ont été organisés, mais dans les zones les plus éloignées, il n’est même plus question de sauver la récolte, “c’est la survie des arbres qui est en jeu dans les cas les plus extrêmes” ajoute-t-elle. Existe-t-il un risque de rupture de charge cet été ? Sandrine Jaffard s’excuse presque de ne pouvoir répondre : “Nous n’avons aucune expérience d’une année telle que celle-ci.” Mais ce qui lui semble sûr, c’est que l’automne sera difficile. “Souvent à l’automne, les maires des communes baignées par le Gimeneil ou le Boulès nous demandent de remettre de l’eau dans les rivières pour alimenter la nappe, mais je crains que cette année il n’y en ait pas.”

Pour l’heure, les présidents d’ASA font le pari, audacieux, sinon désespéré, qu’il y aura des orages et des précipitations cet été. Ils ont donc demandé plus d’eau aux barrages en prenant le risque que le barrage de Vinça soit sec au 15 août. “Ils font le pari de sauver le calibre des fruits, parce qu’au vu des années passées, les précipitations estivales, les orages, nous permettent très souvent de terminer la saison, en septembre ou octobre, avec des débits confortables.”

L’épée de Damoclès

Cette tension intervient dans un contexte pour le moins délétère. En attaquant les arrêtés préfectoraux qui fixent les débits réservés de la Têt, 1 200 litres pas secondes et 600 litres par seconde entre août et septembre, France Nature Environnement pourrait plonger l’ensemble des producteurs dans des impasses fatales. “La FNE demande à ce que les débits préconisés par l’étude préalable de l’Agence de l’Eau, réalisée il y a une dizaine d’années, soient appliqués, c’est-à-dire 2 000 litres/seconde. Quand on voit comment c’est aujourd’hui compliqué avec 1 200 litres, nous n’aurions pas d’autres choix que de mettre en place des tours sur les canaux en les fermant alternativement.” À quel prix pour l’agriculture de la vallée ?

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