L’édito de Jean-Paul Pelras : Chienlit !

1200 individus masqués qui font irruption dans les rues de Paris en plein défilé du 1er mai pour détruire à peu près tout ce qui, sur leur passage, symbolise le capitalisme. Quelques semaine plus tôt la même engeance sévissait du côté de Notre Dame des Landes. Individus anonymes et méconnaissables, les black blocks ont une devise : “Qui nous sommes est moins important que ce que nous voulons. Et nous voulons tout, pour tout le monde.” Après tout l’écrivain Julien Green ne disait-il pas : “Le désir, c’est l’anarchie.” Cette anarchie dont le sociologue Gustave le Bon prétendait qu’elle était partout quand le pouvoir était nulle part. Nous y venons car, justement, si le désordre, celui de la rue et des violences qu’il suscite, s’invite depuis quelques semaines dans le débat politique, c’est peut-être car, d’une certaine façon, le pouvoir préfère la suffisance au dialogue.
De ces textes imposés à la hussarde par Valls et Sarkozy à coup de 49-3 à ces ordonnances qui relayent le statut du parlementaire au rang de faire valoir, la République est en train de perdre ses repères. Dans le même temps, le déclin annoncé du syndicalisme préfigure celui de la démocratie et, de facto, l’avènement de groupuscules anti-autoritaires. Une brèche qui pourrait être celle de tous les dangers, car susceptible de capter des idéaux souvent plus extrémistes que libertaires. La chienlit en quelque sorte, non plus celle de Pompidou, mais celle de Macron. Non plus celle de 1968, mais celle de 2018. Avec, pour fournir un peu plus de combustible à cette sève insurrectionnelle, un entretien accordé par le premier d’entre nous à un magazine étranger sur la suppression de l’exit-tax censé freiner la migration fiscale vers d’autres contrées. Énième provocation qui intervient dans un contexte où, si ce n’est par réseaux sociaux interposés, la capacité d’indignation du citoyen-contribuable français est de plus en plus inaudible.

Vers une mise au placard de l’expression sociale
Trop de communication tue la communication, aurait-on presqu’envie de dire quand l’effet placebo des nouvelles technologies dissuade plus qu’il n’encourage la mobilisation. Si, en 1968, 9 millions de grévistes (pour une population de 49,7 millions d’habitants contre 67,2 millions actuellement) ont battu le pavé, notre pays ne compte plus que 2 millions de syndiqués en 2018. En cause, le manque de résultats obtenu lors des négociations, l’individualisme, l’hégémonie de certaines structures (y compris agricoles), les diversions entretenues par les grands médias et les connivences politiques qui ont dévoyé jusqu’aux fondamentaux de certains mouvements. Une usure de longue haleine exploitée par les gouvernements successifs qui pourrait, via le contournement des syndicats orchestré par la loi Travail, susciter à court terme leur disparition.
Une mise au placard de l’expression sociale qui, après celle des partis politiques traditionnels, annihile le principe de contre-pouvoir. Une stratégie risquée, aux retombées imprévisibles, qui pourrait ouvrir la voie à une autre forme de contestation. Alors adviendrait la chienlit, la vraie, l’irréversible. Celle qui se nourrit du conflit et se moque de la négociation.

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