Je me souviens…

Je me souviens d’un monde où nous avons découvert l’odeur des foins coupés, le temps des œufs mimosa, des 2 CV, des Gordini, du Velosolex et des Malagutti. Coincé dans la vitre coulissante de la “quatrelle”, nous mettions notre bras à la portière. Sur le siège en ferraille du vieux Someca nous avons connu le bronzage agricole. Nous nous sommes arrêtés dans ces petits bistrots où l’on nettoyait encore la table en formica avec un “fragadou”. Nous avons voyagé dans quelques trains de nuit. Souvenez-vous : “E pericoloso sporgeirsi”. Nous y avons croisé des bonnes sœurs et des militaires en permission. Au bord d’un canal ensoleillé nous avons écouté Montand fredonner dans un petit transistor à piles “Le temps des cerises”. Et nous nous sommes endormis sur les cuisses dénudées de cette grande et belle cousine, mariée depuis avec un type de Montélimar dont nous avons oublié le nom. Ce jour-là nous avons mangé du jambon de Paris, des œufs durs, une tomate à la croque-au-sel et du clafoutis aux abricots. Depuis, lorsque nous entendons “Le temps des cerises”, nous repensons toujours à ce moment-là, à cette lumière, à ces visages, aux jambes longues et cuivrées de cette fille, à la douceur de notre mère, à ses gestes patients et mesurés, au goût unique de la limonade, au crible ensoleillé des frondaisons, au parfum mystérieux des adultes et à celui des belles robes d’été.
L’été, tiens parlons-en de l’été. Quelque part, là-bas, sous le grand chêne, le banquet est dressé. Les notables président, les enfants courent sous les nappes, le menuisier discute avec le garagiste, l’adjoint avec l’instituteur, le paysan avec son beau-père et la bru de l’épicier avec le gendre du forgeron. À l’ombre des platanes, une petite course cycliste passe à l’entrée du village. Dans une cour, sous les glycines, quelqu’un joue un morceau de musette à l’harmonica. Dans la fraîcheur du soir quelques Vénus callipyges empoignent leurs maris ou leurs beaux-frères et plaquent, dans une haleine de rosé, leurs avantages dépoitraillés contre le râble vigoureux de ces cavaliers d’un soir.

Faire vivre ce monde et le regarder tourner…
Et se mêlent désormais sous la lune, ceux qui tanguent, s’assemblent, se frôlent, se séparent et se rejoignent en un seul corps universel, fascinant et fasciné. Un corps où les notes font tourner ceux qui viennent pour s’aimer et ceux qui viennent en aimer d’autres, ceux qui connaissent la musique et ceux qui vont l’apprivoiser. C’est comme ça que tout ce beau monde finit par s’esbaudir dans la fumée des cigarettes, dans le bruit, la sueur, au milieu des canettes et des verres de muscat.
Là, sous les lampions des fêtes de village quelque part en France, au pays des Vélo-Solex, des Cachous Lajaunie, des blondes en Bikini et des vieux abbés. “Qu’il en fallait du courage” pour se lancer et aborder une à une ces pastourelles alignées sur les chaises en plastique orange de la salle des fêtes ou sur celles du bal musette villageois. Là, juste après la polka de rigueur, le paso des adultes et le tango à papa, quand la lumière se fait douce et que le rythme subitement ralenti. Christophe dessinait sur le sable le visage d’Aline, Schönberg faisait son premier pas, il neigeait sur Yesterday ou sur le Kilimandjaro et le copain d’à côté emballait sur Daydream. C’était le temps des premiers patins, gamelles, galoches et autres palaus échangés dans la moiteur d’un soir d’été inoubliable. Souvenez-vous, l’histoire d’une première pelle et de quelques râteaux.
Là, sur cette piste, quand filles et garçons s’arrangeaient entre eux dans la nuit, pour faire vivre ce monde ou le regarder tourner.
Allez, soyez prudents, respectez les consignes et ceux qui vous soutiennent. Cet été nous irons à nouveau danser !

Jean-Paul Pelras

2 pensées sur “Je me souviens…

  • 26 mars 2020 à 18 h 46 min
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    Toute mon enfance et ma jeunesse un tout petit détail qui cloche dans toute cette énumération, C.M Schönberg c’est pas tout à fait les mêmes années même si c’était pas bien loin, Allez ! c’est pas grave c’est juste pour chipoter !!!

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