Le monde culturel doit-il influencer le suffrage ? [par Jean-Paul Pelras]

La question est posée, la réponse est connue. Elle est affirmative pour ceux qui succombent à la tentation. Elle est négative pour ceux qui ne “commercialisent” jamais leurs opinions. Ce qui, bien sûr, ne doit surtout pas empêcher les uns et les autres, au sein de leurs disciplines respectives, d’exprimer leurs idées. Des idées qui orientent forcément le débat et permettent à la société d’évoluer.
De ces artistes de variétés qui fêtent une victoire présidentielle au Fouquet’s où à la Rotonde à ceux qui consacrent une chanson à leurs idoles politiques, nombreux sont ces troubadours qui n’hésitent plus à afficher leurs préférences, à promouvoir quelques obédiences. Car ils pensent que leur nom assorti au message qui convient peut, effectivement, influencer le suffrage. Un stratège qui peut s’avérer être parfois perdant-perdant. On sait, à ce titre, ce que la tirade de Giscard “Vous n’avez pas le monopole du cœur” coûta, en 1974, à Mitterrand. Car en définitive, qui peut dire où se situe la vérité, qui a tort, qui a raison dans ce grand boustrophédon où, d’alliances contre-nature en pitoyables combinaisons, la politique politicienne est brassée au vent de toutes les compromissions ? Quand les ennemis du lundi se réconcilient le mardi moyennant quelques arrangements programmés bien à l’avance pour le mercredi.

D’autre part, comment les gens du spectacle peuvent-ils s’imaginer que leur signature au bas d’une pétition peut convaincre l’électeur ? Quelle prétention les anime quand ils confondent, sans plus de discernement, le spectacle de la politique et la politique du spectacle ?
L’avis d’un écrivain, d’un photographe, d’un acteur, d’un peintre, d’un chanteur est-il plus important que celui d’un boulanger, d’un maçon, d’un agriculteur, d’une infirmière, d’un menuisier, d’une coiffeuse, d’une secrétaire, d’un vigneron, d’un patron, d’un ouvrier ? Leurs ritournelles font elles l’unanimité pour qu’elles puissent susciter l’adhésion et renverser la table des “mauvaises” pensées ?

Le bulletin de vote n’est pas un ticket de concert ou de cinéma

Où est la liberté d’expression qui leur est pourtant d’ordinaire si chère dans ces manœuvres d’un autre temps, assimilables à des manipulations ? Certains sont-ils mieux qualifiés que d’autres, dans ce pays, pour prescrire les opinions ?
Osons ici la formule, les gens sont assez grands pour savoir exprimer leurs idées. Le bulletin de vote n’est pas un ticket de concert ou de cinéma. Il représente ce moment de démocratie où le citoyen peut choisir en son âme et conscience ce qu’il espère pour son pays. Que viennent faire les artistes dans cette histoire avec leurs soutiens, avec leurs popularités, quelques fois avec le contenu de leurs comptes en banques inversement proportionnel à celui des défavorisés auprès desquels ils prétendent vouloir pourfendre la pauvreté ?

Pétries de bons sentiments, leurs démarches sont bien évidemment désintéressées. Et la noblesse de leurs engagements doit forcément être appréciée… Nous l’avons pourtant vu avec les écologistes où les prises de position de certaines personnalités ne font pas toujours l’unanimité. On ne force pas la main des citoyens qui, quoi qu’on en dise, ne sont pas disposés à être infantilisés. La propagande des purs désignant le blasphème des impurs n’est pas l’apanage d’une corporation, fut-elle soi-disant intellectualisée.
Un édito qui me vaudra certainement quelques jugements et quelques classements arbitraires et inappropriés de la part de celles et ceux qui passent pourtant leur temps à jongler opportunément sur l’épaisseur du trait, à dire qu’il ne faut pas juger, à écrire et à chanter sur une certaine liberté de penser.

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