Le grenier de Capou (Nord Aveyron) [par Jean-Paul Pelras]

On peut avoir visité le Louvre à Paris, le Vatican place Saint Pierre, Guggenheim à Bilbao, l’Ermitage à Saint Pétersbourg, les Doges à Venise, le National Gallery à Londres, le Soumaya à Mexico, si l’on n’a pas visité le Grenier de Capou à Soulages Bonneval, le passeport culturel, qu’on se le dise, demeure incomplet, voire même dérisoirement banal.

La somme des objets que Raymond Capoulade a collectés ici en une soixantaine d’années force le respect. Entre 10 000 et 15 000, il ne sait plus très bien. Ce qu’il sait en revanche c’est qu’il continue inlassablement à “rechercher l’introuvable” en Lozère, sur le Nord Aveyron, dans le Sud Cantal, là où il a vécu son histoire agricole, là où il a côtoyé celles et ceux qui ont façonné son territoire avec des outils dont beaucoup ne connaissent, désormais, ni l’usage ni le prix. Ce prix, en apparence dérisoire, que l’on attribuerait à une paire de sabots équipés d’un trou sous le talon. Qui sait aujourd’hui qu’il servait à voler la bille dans les cours de récréations… ? Et cette autre sertie de semelles inversées pour dérouter le garde champêtre à la poursuite des braconniers…

 

“C’était dur, mais c’était bien…”

Et puis le reste, tout le reste, qui va de la Citroën B14 familiale à ces 950 bidons d’huiles de marques différentes que son fils Xavier utilisait, enfant, pour fabriquer ses cabanes. Xavier, passionnant et passionné qui connaît la charrue, peut-être car, comme son père, avant de pouvoir en parler il l’a utilisée, comme il a “expérimenté” les vélos, la trottinette et le triporteur dans les rues du village, démarré la batteuse, réparé la pompe à essence, piloté le vieil autobus, déniché 500 rabots, des centaines de fers à repasser, des dizaines de téléphones et, entre autres joyeusetés, cette roue en bois qui symbolise à la fois la singularité et l’importance du lieu. Car elle était utilisée en temps de guerre, quand il n’y avait ni chambre à air, ni rustine pour les réparer. Modèle unique et bien sûr increvable, il passe presque inaperçu dans ce boustrophédon de choses où, du gazogène à l’interminable corde à nœuds ancêtre des échafaudages, notre regard vagabonde au gré des souvenirs. Ces souvenirs jonglés du côté de l’enfance ou dans le regard des anciens qui murmurent : “c’était dur, mais c’était bien”.

 

“Putain de normes…”

Oui c’était bien avant que n’adviennent les normes. “Putains de normes”, comme le dit souvent Raymond, qui ont uniformisé et aseptisé notre monde rural, pondues par des gens qui confondent l’être et le paraître en barbotant dans l’abstrait, qui savent forcément ce qui est bien pour nous, même s’ils ne savent pas toujours ce qui est bien pour eux.
Loin des considérations folkloriques qui émoustillent l’esprit citadin, le vieux paysan a su préserver l’ambiance intemporelle d’une certaine ruralité, celle qui ne s’embarrasse d’aucun protocole quand il s’agit d’affinités. Comme les hommes tutoyaient le bon dieu, il tutoie ses visiteurs sans plus de façon, car il demeure insensible aux promotions sociales. Qui oserait en effet reprendre pour si peu celui qui sait conduire une paire de bœufs, manœuvrer un brabant, faucher un champ, évoquer ce qu’étaient les soirs d’hiver dans l’alcali des étables ?

Au gré de ce grenier qui recèle à la fois la magie de nos campagnes et son implacable réalité, il est aujourd’hui le grand témoin d’une vie rassurante et heureuse consignée dans une forme de pagaille organisée, quelque part aux portes de l’Aubrac, loin des éclaboussures qui révèlent les stigmates de nos sociétés soi-disant civilisées. À lui, Raymond Capoulade, à ses fils Xavier et Guillaume, à son petit-fils Paul Émile, à sa dame Marie-Thérèse, un grand merci pour ce que vous êtes et pour ce que vous faites. D’un paysan à un autre, avec tout mon respect.

Contact : 05 65 44 31 63

 

 

 

 

 

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