Bertrand Hervieu : “Remettre en place des productions de fruits et légumes” [Par yann Kerveno]

Il y a deux semaines, Bertrand Hervieu expliquait dans ces colonnes quelles transformations étaient à l’œuvre dans l’agriculture française, entre changement de taille et de format juridique des exploitations agricoles. Dans la deuxième partie de ce long entretien qu’il a accepté de donner à L’Agri il est question d’investissements, de revenus et de souveraineté alimentaire.

Nous avons vu, dans le précédent numéro de l’Agri, comment les exploitations agricoles changeaient de nature. Comment faire, aujourd’hui, pour transmettre ces entreprises devenues parfois très importantes ?
Déjà, il faut abandonner le slogan “une installation pour un départ”, parce que cela ne peut pas marcher. On rencontre aujourd’hui les mêmes problèmes en agriculture que ceux que nous connaissons pour les PME et PMI, avec la dispersion du capital entre différents membres de la famille et, au bout du processus, une vente qui s’impose parfois. C’est une grande difficulté à surmonter dans les 20 prochaines années.

Vous insistez dans le papier co-écrit avec François Purseigle, sur le haut niveau d’investissement des agriculteurs en France par la dette. Finalement, l’agriculture française n’a-t-elle pas trop misé ces soixante dernières années sur la technique et le rendement ?
En France, nous avons un taux de renouvellement de matériel agricole très élevé. Ceci est principalement lié au système d’amortissement et de défiscalisation dont bénéficie l’activité agricole.C’est une ironie de l’histoire, car une grande partie de ces matériels est importée et que cela pèse lourdement dans notre balance commerciale. Ces investissements très lourds participent au phénomène souvent décrit : vivre pauvre pour mourir riche. Aujourd’hui, les agriculteurs qui partent à la retraite disposent, les statistiques le montrent, d’un patrimoine plus important que celui de toutes les autres professions indépendantes. Mais c’est aussi un métier où l’on constate l’écart le plus important entre les plus haut et les plus bas revenus. Il existe des revenus négatifs, mais c’est aussi la profession qui compte les revenus les plus élevés parmi les indépendants.

On parle beaucoup de souveraineté alimentaire depuis le début de la guerre en Ukraine, est-on encore capable en France d’assurer cette souveraineté ?
Oui, c’est possible, à condition d’opérer quelques reconversions et de développer la polyculture en lieu et place des monocultures que nous connaissons aujourd’hui. Il faudrait surtout remettre en place des productions de fruits et de légumes puisque nous sommes très dépendants des Pays-bas, de l’Espagne et du Maroc. Nous avons les terres et le climat pour le faire. Cette diversification impliquerait aussi l’abandon du primat donné aux céréales comme fleuron des exportations françaises, productions qui, si elles sont en effet très bien exportées, sont aussi consommatrices de beaucoup d’intrants qui sont, eux, importés… Il faudrait aussi s’interroger sur le maintien des cultures énergétiques. Je crois que ces réorientions permettent de faire converger à la fois l’ambition de souveraineté alimentaire et l’impératif de transition écologique.

La PAC peut elle amorcer ce mouvement ?
Au nom de la subsidiarité, les pays ont aujourd’hui la possibilité de définir leurs priorités. Il y a donc une marge de manœuvre. Mais le plan national stratégique qui vient d’être adopté est le fruit de négociations très complexes et d’arbitrages très difficiles entre les filières de production. Dans ce processus, la filière céréalière a, dans notre pays, une force de frappe qui imprime énormément sa marque sur les orientations retenues.

À quoi pourrait ressembler le modèle agricole français dans 25 ans ?
Si l’on s’en tient à cette idée de souveraineté alimentaire, qui semble faire consensus aujourd’hui, et qu’on y ajoute le développement de l’agroécologie, qui semble tout aussi nécessaire, l’agriculture française sera plus diversifiée qu’aujourd’hui et laissera moins de place aux cultures énergétiques. Il y aura aussi certainement plus de complémentarité entre les filières animales et végétales. On constatera peut-être aussi une relocalisation dont on voit émerger la demande avec les projets alimentaires territoriaux. Par contre, du côté des structures, je ne vois pas comment la concentration et la consolidation pourraient s’arrêter.

Propos recueillis par Yann Kerveno

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