« Nous paysans », « Vous journalistes » ! (Par Jean-Paul Pelras)

Vous l’aurez remarqué, dès qu’il s’agit d’évoquer le bon air des campagnes, les médias se transportent dans ce monde rural où ils louent le sacrifice paysan, le bon sens, les traditions, la ferme du pépé, le panier rempli de bonnes choses que l’on rapporte à la maison une fois les vacances terminées, l’odeur du foin coupé, le petit pot à lait, le bon vieux temps des moissons.  Tout comme ils se rendent, de la même manière et à seulement quelques heures d’intervalle, au même endroit, dans la même cour de ferme ou dans le même champ, pour dénoncer les « nuisances » de l’agriculture.

Nous avons ainsi pu visionner mardi dernier, sur une chaîne de la télévision d’Etat, un documentaire intitulé « Nous paysans ». Avec une première partie en forme de plaidoyer pour l’agriculture nourricière où circulaient, nonchalants, des chars à bœufs, où les faux glissaient sagement dans les blés, où la joie de conduire le premier tracteur s’affichait modestement derrière quelques sourires édentés.  Et une seconde partie, moins folklorique et pittoresque, où l’on voyait tourner les hélicoptères, manœuvrer les épandeurs et les grands pulvérisateurs aux dessus des céréales, des vignes et des vergers.

Préposé à la diction, nous retrouvons celui qui semble s’imposer désormais comme étant le porte-parole du monde agricole dès qu’il faut à la fois évoquer le pathos de la profession et suggérer (même s’il s’en défend) un changement de modèle plus respectueux de l’environnement. Un film, de tout évidence, plébiscité par de nombreux téléspectateurs. Preuve que « la télé » a su inverser cette tendance où, il n’y a pas si longtemps encore, elle envoyait ses journalistes trottiner, une caméra sur l’épaule, derrière ceux qui, sans retenue, ni discernement, sulfatent en apostille des crèches, des écoles et des lotissements.

« Nous paysans » donc ou presque …, car il ne fut jamais question dans ce film du combat mené contre les importations déloyales par les producteurs de fruits et légumes dont le secteur est désormais réduit à sa portion congrue. Combat mené pendant plus de trente ans par les maraîchers et les arboriculteurs du Midi de la France passé ici sous silence comme si ces paysans-là, de surcroît privés d’aides à produire, n’avaient jamais existé ou n’existaient toujours pas …

A moins qu’il ne s’agisse d’instinct …

Nonobstant cette petite erreur de casting, les médias se mobilisent donc pour vanter les mérites d’une profession en souffrance réduite à sa portion congrue qui n’arrive plus à trouver l’âme sœur, qui se suicide, qui déserte les campagnes, qui ne trouve plus de repreneurs … Au générique, n’oublions surtout pas le nouveau venu, magnat de la presse, milliardaire des télécoms et copropriétaire du journal Le Monde, Xavier Niel himself qui, après avoir lancé sa fabrique de steaks végétaux baptisée « Les nouveaux fermiers », va inaugurer en septembre prochain une école située en Vallée de Chevreuse avec pâturages, cultures certifiées bio et château d’une valeur de 18.4 d’euros où seront formés 2000 agriculteurs. Niel, soudainement pétri de bons sentiments (à moins qu’il ne s’agisse d’instinct) à l’égard d’une paysannerie à la dérive qui doit, de doute évidence, être désormais confiée à ceux qui, voici encore quelques jours, n’y entendaient absolument rien.

Et puis il y a cette Une du Midi Libre « La région cumule les excès » où l’on voie un homme allongé au sol à côté d’une bouteille de vin produite dans le Midi. Il est ici question d’addictions. Une fois de plus la presse régionale, puisqu’il s’agit des titres détenus par la famille Baylet, contribue à la stigmatisation d’une filière qui lui sert pourtant d’exutoire dès qu’il faut évoquer la beauté du patrimoine et les atouts du terroir. Comme en novembre dernier à Carcassonne devant les locaux de l’Indépendant à propos d’un article sur les pesticides, les vignerons ont manifesté leur colère en fin de semaine devant ceux du Midi Libre à Nîmes.

Des discutions vont avoir lieu, les vignerons vont encore taper du poing sur la table, la presse va encore faire amende honorable en diffusant quelques reportages complaisants, histoire de gagner un peu de temps avant de revenir à la charge d’ici quelques mois. Car les médias savent que l’opinion est en train de changer de camp, que l’agriculture est à bout de souffle et qu’elle n’a plus suffisamment de fantassins pour mener ses combats.

J’écrivais en 2018 dans l’ouvrage éponyme : « Paysans et journalistes, les premiers savent, les seconds disent.  J’ai été l’un et l’autre sans jamais être l’un ou l’autre. Finalement je crois que ni les uns, ni les autres ne me l’ont pardonné » Avec les années, à l’heure où la solitude et la fatigue gagnent, à l’heure où les mots, peut être car ils sont devenus inutiles, commencent à manquer, je me dis pourtant, toujours et encore, qu’il n’existe pas de plus grand défi pour le monde paysan que celui qui consiste à se faire respecter !

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