1997 : l’année de la crise de la tomate ! (par Thierry Masdéu)

En cette période estivale toutes les productions sont en crise, abricot, pêche, melon, concombre et en particulier la tomate dont le marché s’est dégradé depuis la première semaine du mois de mai. Un millésime qui marquera le déclin de cette production emblématique roussillonnaise impactée par les importations déloyales.

Déjà à la mi-avril des promotions inopinées mises en place par la grande distribution avaient fait baisser artificiellement le marché de 2 francs le kg. Même si les conditions météorologiques, fraîches pour la saison, ne facilitent pas la consommation, les producteurs ont en ligne de mire l’importation massive de tomates espagnoles qui inondent, à des prix proches de celui du retrait, le circuit des grossistes et déstabilise les cours. À titre indicatif, du 6 au 9 mai 97, le marché français importe 4 000 tonnes de tomates d’Espagne dont 1 800 t uniquement sur le Marché Saint Charles. Avec des prix de 1,50 fr pour le calibre 47, de 2 à 2,60 frs en vrac pour le calibre 57-67, ou encore de 2,60 frs pour le même calibre, lité et rendu St-Charles. Alors que les jours antérieurs la tomate se négociait de 3,50 à 4,50 frs en calibre 57-67 en vrac et de 5 à 6 frs le kilo de tomates-grappe en plateau lité. Le signal d’alarme était donné. Coordonnés par la Fédération nationale de producteurs de légumes (FNPL) le jeudi 15 mai, de Nantes à Perpignan les producteurs passent à l’action. En Roussillon, répondant à l’appel du Syndicat des producteurs de fruits et légumes, de la FDSEA et du CDJA, une centaine d’agriculteurs établissent un barrage filtrant à l’entrée Sud du Marché St Charles de Perpignan. L’objectif : passer au peigne fin les cargaisons des semi-remorques en provenance d’Espagne, qui viendraient concurrencer la production locale, dont le quart a tout juste été récolté. Totalement ou partiellement, les cargaisons sont vidées et pour la plupart détruites. Une réunion de crise se tient ce jour là au ministère de l’Agriculture, avec une délégation de représentants des producteurs, des négociants, de la grande distribution et de Philippe Vasseur (encore ministre de l’Agriculture pour deux semaines). La rencontre aboutit à une concertation avec son homologue espagnole, la ministre Loyola de Palacio, afin de favoriser une gestion harmonieuse des mises en marché. Quant à la grande distribution, elle s’est dite “très réceptive” aux préoccupations des producteurs de tomates et affirme qu’elle est prête à “jouer la carte de la France”. Oui mais voilà, six semaines plus tard, malgré une lettre ouverte datée du 28 mai adressée par le président de la FNPL au ministre de l’Agriculture, rien n’a vraiment changé… Ni les pratiques de la grande distribution qui a exigé de ses fournisseurs, au 15 juin, de nouvelles promotions à prix cassés, ni le comportement de certains exportateurs espagnols et importateurs français, relayés par des grossistes français peu scrupuleux.

L’époque du “retrait”
Nous sommes au matin du 27 juin 1997. Dégradé, le marché de la tomate ne s’est pas redressé et une nouvelle journée d’action nationale organisée par la FNPL débute. Les producteurs du Roussillon, accompagnés des responsables de la section régionale tomate du CEAFL, Jean-Pierre Bourquin, du Syndicat des producteurs de fruits et légumes, Jacques Farines, de la FNPL, Jean Sales, de la FDSEA, Michel Benassis et Jean Pallure et du CDJA, Jean-Paul Pelras, se préparent à une nouvelle protestation. Sous la pluie, je me dirige vers la zone Saint-Charles, la presse est convoquée au Marché du Cadran où le programme de la matinée nous sera divulgué. Nous sommes invités à rejoindre la préfecture où l’ensemble des responsables agricoles cités, sera reçu par le directeur de cabinet du préfet, pour présenter le dossier des revendications. Il faut dire que, depuis le début mai, la perte pour les producteurs de tomates des P.-O. s’est chiffrée à plus de 20,54 millions de frs (3,1 millions €). Afin d’appuyer le dossier, la délégation n’est pas venue les mains vides et a généreusement déversé, devant la préfecture, plusieurs dizaines de palettes de tomates bloquant une bonne partie de la matinée le passage sur le quai Sadi Carnot. L’une des principales revendications : l’abondement du retrait sur la base de 3 frs au lieu des 46 centimes en vigueur. Cette visite au cabinet du préfet donnera suite à de 2 réunions, en juillet, au ministère de l’Agriculture, avec le nouveau ministre, Louis Le Pensec, pour étudier des mesures de compensation et de régulation des importations massives d’Espagne. “Ce pays profite d’avantages réglementaires, sociaux et monétaires, ainsi que de fonds structurels européens conséquents pour déstabiliser volontairement le marché français durant des semaines entières, en vendant en dessous de son propre coût de revient !” rapportât auprès du ministre, Jean Sales, président de la FNPL.
Incident diplomatique
Les manifestants, après leur visite en préfecture afin de dénoncer le dumping des marchés, déversèrent, devant l’entrée du consulat d’Espagne à Perpignan, le contenu d’une palette de tomates. Incident diplomatique recherché entre la France et l’Espagne ? Une affirmative pour le président du CDJA, Jean-Paul Pelras qui déclarait : “Il faut être clair, si la seule façon de faire réagir les pouvoirs publics c’est de créer des incidents diplomatiques avec l’Espagne et bien nous le ferons !” Le Consul Général d’Espagne, Miguel Benzo, présent lors de l’action, minimisa les faits, se montrant tout aussi préoccupé par la situation des producteurs locaux, français et aussi espagnols : “Je n’y accorde pas une importance majeure, c’est une façon de manifester, une situation conflictuelle et à problèmes qui touchent les petits maraîchers locaux. Il est nécessaire, tant sur un point politique comme au niveau des agriculteurs, que des avancées soient trouvées afin de solutionner cette situation difficile pour les agriculteurs français mais aussi espagnols sur d’autres aspects”. Pour désamorcer la crise, une rencontre entre les professionnels français et espagnols s’est tenue en novembre de la même année à Madrid avec les représentants de la Fédération espagnole des exportateurs (FEPEX), le ministère de l’Agriculture et l’ONIFLHOR. Mais la spéculation sur les marchés a toujours eu le dernier mot…
Thierry Masdéu

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