“Vivre à la campagne”

Un voisin qui vit en montagne m’a raconté que, proche de chez lui, un homme fatigué de la vie urbaine et excédé par le confinement était parti vivre seul, dans un mas voisin. Bien, pas si seul, car mis à part les animaux de la forêt, une paire de chats lui tient aussi compagnie. C’est un homme bon, m’a-t-il dit, mais il ne comprend ni la montagne, ni la terre, ni du reste, quoi que ce soit : il achète des pommes au supermarché alors que sa demeure est entourée de magnifiques pommiers et quand il le lui a dit, il l’a regardé étrangement ; que oui parfois il en ramasse, mais que pour s’alimenter, “logiquement”, il va au supermarché. 
La pandémie nous a fait reconcevoir la vie et envisager que fuir la ville est une option légitime et peut-être une nécessité, mais elle a également crédité l’idée de vivre à la campagne en  interprétant la nature comme un simple décor. L’avalanche de personnes qui veulent avoir un aperçu de la vie bucolique qu’elles se sont imaginées, a déjà provoqué une certaine gentrification dans de nombreux pays où les riches paient des chiffres astronomiques pour l’achat de maisonnettes qui resteront fermées une longue période de l’année, alors que les autochtones de ces villages, leurs enfants pour la plupart, qui souhaitent y rester, ne le peuvent pas et finissent par en être expulsés ; ou bien, d’autres personnes abandonnent des projets intéressants (agraire, élevage ou gestion forestière) parce qu’elles ne trouvent pas d’habitations pour y vivre.
Parce que, de plus en plus, le besoin de fuir “à la campagne” doit s’accompagner de fortes sommes d’argent pour pouvoir s’y installer et d’un travail qui peut se réaliser sur des zones pauvres en services : transport public ou médecin qui y sont souvent anecdotiques. Ou bien ne pas avoir le besoin de travailler. Il est clair que le monde rural est si varié que complexe, qu’il est presque impossible de synthétiser les problèmes de ce repeuplement, mais il existe une dynamique assez commune : les zones où l’on peut trouver un logement à prix abordable, il est difficile d’y trouver un emploi, et les secteurs où le tourisme et les résidences secondaires se sont développés, trouver une maison pour y vivre émane du miracle. Mais, partout, l’environnement humain est en train de changer.
Parce que côtoyer le monde paysan tout en continuant à être le même qu’à la ville, c’est en quelque sorte urbaniser la campagne. Que le paysage social change n’est pas en soi un problème : il serait naïf et stupide de désirer un passé stable comme si la vie rurale était restée inchangée, comme si nous n’étions pas des sociétés humaines en constante évolution. Mais ces changements d’ici et maintenant représentent une perte de patrimoine et ont des conséquences bien au-delà.

“Comprendre la nature comme elle est et non comme un espace de loisir”
L’image idéalisée du monde rural résulte d’une base de vie où l’agriculture et l’élevage sont des emplois relativement simples qui permettent de te connecter avec la nature. Mais la réalité est que la seule chose qui compte dans ce monde du libre marché c’est la productivité et, par conséquent, que survivre en faisant cette activité implique d’espérer que les gens aient envie d’une viande issue du pâturage, d’un fromage ou d’un panier écologique, et que cette consommation consciente la rende viable. C’est être relativement en marge du capitalisme mais sans en sortir et être à la marge est une odyssée pas toujours agréable. C’est en vain que dans ce secteur primaire s’accumule sur quasiment toute la planète, le plus grand nombre sociétal de suicides. De l’Inde à la France, du grand propriétaire au petit exploitant. Le capital au détriment de la vie, y règne également. 
Et qu’il soit assez difficile de vivre du secteur primaire est un problème de pays, oui : chaque année environ 6 000 hectares de pâturages et de cultures sont abandonnés sur la région du Principat (en Catalogne) et les exploitations agraires et d’élevages ont tendance à choisir un modèle intensif afin d’être viables. La petite ferme qui combine l’agriculture et l’élevage avec une complète gestion environnementale disparait, malgré ses survivants, aborigènes ou fous, qui se sont mis à créer de merveilleux projets au milieu de la tempête. 
Et nous avons besoin de paysans sur les terres. Nous en avons besoin pour produire de la nourriture de façon respectueuse, alors qu’en Catalogne nous importons plus de la moitié de ce que nous consommons. Et nous avons besoin de la présence de ces personnes sur les terres pour maintenir une mosaïque paysagère (forêt, prairie, culture) qui, d’une part, augmente la biodiversité (comme l’aigle de Bonelli qui a besoin d’espaces ouverts, en est un bon exemple) et, d’autre part, cela nous protège des grands incendies qui menacent : nos forêts et friches représentent, en pleine période d’urgence climatique, du combustible (comme nous en avertit depuis longtemps Marc Castellnou, chef pompier du GRAF). Avoir besoin de paysans sur ces terres pour en prendre soin et les chérir, voir des montagnes et des villages remplis de fermes bien entretenues et belles sans les persiennes baissées, venir côtoyer les agriculteurs, c’est plus que venir y vivre : c’est aussi savoir comment se nomment les maisons, les forêts et les lieux dits, c’est comprendre que lorsque les hirondelles vont partir, le rouge-gorge va arriver, tisser des relations sociales intenses et étroites et savoir prendre soin et aider sans attendre qu’on te le demande. C’est savoir faire partie de la nature qui t’entoure et la comprendre comme ce qu’elle est, et non comme un espace de loisirs.
On peut être citadin vivant à la campagne, il y a des gens qui ont vécu toute leur vie dans un village ou un mas et qui sont tout aussi ou plus citadins que quelqu’un demeurant au quartier de l’Eixample (à Barcelona). À celui du Raval et à la place Sant Jaume il y a également des hirondelles, la question est peut être de savoir lever la tête.

Propos de Marc August Muntanya, publiés à “Directa” (Traduit du catalan par Thiery Masdéu)
Le 14 septembre 2020
https://directa.cat/viure-a-pages/

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