Une rifle (loto) dans le Midi au cœur des années 60. (Par Jean-Paul Pelras)

C’était il y a (déjà …) une cinquantaine d’années lorsque certains venaient encore rifler en pantoufles pour faire tourner entre le pouce et l’index ces grains de maïs que les gallinacés d’un soir, pattes entravées, allaient tenter de picorer sous les grandes tables en formica.

Nous sommes dans les années soixante. Nous prendrons, pour l’occasion, un petit village et nous situerons cet événement quelques heures avant la Messe de Minuit.

Il y a peu de voitures dans ces rues où trottoirs, chicanes, abribus, bancs publics et autre mobilier urbain n’existent pas encore. Un chien aboie dans une arrière cour, quelque part entre l’Ami 8 de Louis et la GS de Baptiste. La cloche, derrière le cocon brumeux des lampadaires, sonne la demie de huit heures. Une tramontane gélive glisse dans les rues désertes, quatre degrés courent au-dessus de zéro, un couple se dirige emmitouflé, bras dessus bras dessous, vers la petite salle des fêtes. 

Et puis il y a cette grande pièce enfumée où l’on retrouve ses voisins, le boulanger, le garagiste, le vigneron et les organisateurs de la soirée affairés à transporter jambons, filets garnis et autres volailles vivantes sur une estrade où le nommeur touille fébrilement ses numéros dans un toupi orange.

Dans les volutes de cigarette on parle de ce mécanicien qui vient d’ouvrir au croisement, du poissonnier qui ne vient plus le mardi sur la place, du facteur qui aurait demandé sa mutation et de sa femme. Mais là…, là on baisse un peu le ton.

« Un peu de silence s’il vous plait » Comme investi d’une grande mission, le nommeur d’une voie grave et autoritaire annonce sans tarder le nombre de parties et la composition des lots. « Quatre tombolas à cartons pleins, seize quines et un lot atomique avec, en fin de soirée, trrrois jambons, un agneau et deux caisses de vins cacheté gracieusement offertes par la cave coopérative de notrrre canton. »

Et puis ce cri : Halte !

Et c’est parti, l’homme secoue la petite marmite, les vieux ont ajusté leurs lunettes, leurs casquettes, leurs pèlerines.  C’est l’homme fort, 14, qui le premier sort de la « couquelle ». Dans la salle quelqu’un crie déjà « Halte ». C’est le fils du boucher…, murmure désapprobateur, on hausse les omoplates. Une femme rit, c’est la femme du parisien, mais c’est sa première rifle… « Un peu de silence s’il vous plaît…, il est tout seul, 1, elle est en bas, 9, que fait la police, 22… » « Remene…, Ooouuh, » « Je remene…, le papet, 90, caracaca, quarante quatre…. » Et sur les tables, partout des poignées de maïs, des jetons ou, ça et là, un petit bocal, genre ventouse d’autrefois, rempli de pièces jaunes. « Trois, en Champagne, soixante dizzze sept, las dues picasses… » Maudit carton, il ne vous manque ce soir que le numéro 13. Et puis ce cri, « Halte », ce murmure de déception qui parcourt la petite salle des fêtes. Et l’autre, la bas, comme chaque année, qui vient de gagner pour la troisième fois…  « Ne démarquez pas, c’est un enfant…. » Le temps suspend son vol.« Le carton est bon… N’oubliez pas le camionnage. » Et on continue avec, à la quine un filet garni et deux poulets. « 69, coquillage et charcuterie » ou « Essuyez-vous les moustaches » selon l’âge du nommeur et les interprétations respectives d’un chiffre qui n’évoque pas systématiquement le département du Rhône.

Arrive un peu plus tard l’heure de la pose, de la première bière et de cette cigarette fumée dans la nuit étoilée d’une nativité palestinienne. Vous en profitez pour échanger à la buvette ce maudit carton car vous ne voulez plus du numéro treize. Et c’est reparti avec, à la clé, un tripack de vin, une pintade et un dindon à gagner dans le brouhaha des conversations qui relatent, tour à tour, l’échappée belle d’un sanglier sur la garrigue, la fermeture de la forge, le tour de poitrine de la buraliste ou la mercuriale catastrophique du kilo de scarole. “Plein la main…, 5, 33…, chez le docteur, 80…, dans le coin, 51…, le pastis…, ma soeur…, trrreize…” Un crève cœur !

Jean-Paul Pelras

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