Uber files et taxis : la colère en héritage [par Robert Massuet]

Il faudrait d’abord rappeler ce que sont les “Uber files” : une grande enquête menée dans une dizaine de pays, où 124 000 documents émanant du géant du VTC ont été analysés par tout ce que la planète compte de journalistes sérieux et réputés.

Les documents épluchés montrent comment l’entreprise a procédé pour s’implanter partout dans le monde alors que les lois devaient l’en empêcher. Les méthodes sont toujours les mêmes, celles du lobbying ultra agressif où l’argent, la menace, les conflits d’intérêts et la fascination pour la nouveauté (toujours confondue avec le progrès) se mêlent.
En France, ce gloubi-boulga a le visage de l’ancien ministre de l’Économie, devenu depuis président de la République. Faisons très court, l’enquête est édifiante et montre un ministre manœuvrant dans le dos du président de la République d’alors, et d’à peu près tous les ministres, recevant l’entreprise américaine dans des rendez-vous secrets et échangeant en direct avec sa direction lorsque Uber est perquisitionné… C’est un peu le retour des manœuvres à la Pasqua, exécutées dans un costume cintré, par les fils de L’Iscariote. À part le déguisement, tout ce qui a toujours fait la basse politique est là.
Pour se justifier, ou pour bien faire comprendre à tout le monde qu’une fois les élections passées, son arrogance légendaire était de retour, le président a cru bon de parler de ses parties génitales… Voilà pour le tableau, navrant, de l’état du pays.

Mais quelque chose d’autre nous interpelle : c’est l’absence de réaction. On pense à nos artisans taxis, qui apprennent ce dont ils se doutaient : un ministre français a manœuvré contre eux, un ministre français a installé un concurrent étranger, optimisateur fiscal et délinquant social, dans le dos de son gouvernement, avec des rendez-vous secrets, alors que lui et ses collaborateurs étaient payés par les impôts des entreprises françaises… Et aujourd’hui, ce dernier se dit “fier” d’avoir fait ça. Il fanfaronne. Comme il fanfaronnait dans les jardins de l’Élysée du temps de l’affaire Benalla : “Qu’ils viennent me chercher”… À l’époque, il avait fallu le zèle des troupes du préfet Lallement pour empêcher les gilets jaunes de joindre le geste à la parole. Cette fois, on ne réagit même plus. Comme si nous avions accepté une forme d’impuissance, après l’ère des députés transparents, celle des inutiles. Il ne vient plus à l’idée de qui que ce soit d’aller se masser devant la préfecture pour protester. Le sujet n’est même plus évoqué.

Pourtant, les mêmes causes produisant les mêmes effets, la multiplication des affaires et l’arrogance des mis en cause finira par créer d’autres mouvements, spontanés, impossibles à comprendre, à canaliser, débordant, à l’extrémisme aveugle, nihilistes, un peu désespérés. L’État, une nouvelle fois, devra composer avec cette colère. Peut-être resservira-t-il les fameux cahiers de doléances, et il se trouvera quelques naïfs pour aller écrire sagement leurs contributions. Avant le grand oubli. Alors oui, je serais aujourd’hui beaucoup plus serein pour l’avenir si quelques taxis s’étaient groupés devant la préfecture et que, dans la colère générale, quelques dégradations avaient été commises.

Au lieu de ça, l’écœurement, mis sous cloche, va encore macérer. Alors j’en appelle à tous mes collègues artisans, tous ceux qui s’impliquent pour leurs métiers, quitte à choquer : inspirons-nous de l’agressivité d’Uber ! La preuve est faite : ils ne respectent que ça ! Nous n’avons pas les ressources financières, mais nous avons la colère. Et la colère de ceux que nous représentons, nous ne pouvons pas la trahir en mondanités, en docilité vis-à-vis des politiques et du pouvoir. Nous devons la garder en tête chaque jour, et agir pour ne pas la travestir, pour ne jamais rien lâcher.

Une génération de syndicalistes va progressivement se retirer, une autre doit se créer, avec ses moyens, ses envies, mais s’il y a bien un héritage à entretenir, c’est celui du coup de gueule et de la mobilisation. L’ennemi est trop sournois, ne vous croyez jamais l’un des leurs et n’oubliez pas que dans leur monde, la gentillesse est prise pour de la faiblesse.

Robert Massuet
président de l’UPA

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