Pesticides : vous avez dit bizarre ? [par Yann Kerveno]

Aux chiffres l’on fait dire ce que l’on veut et certains sont devenus experts en la matière. Le cas des résidus de pesticides.

Chaque printemps, c’est le même cinéma autour de la présentation des chiffres de consommation des produits phytosanitaires par l’agriculture française. Et chaque fois, les habituels pourfendeurs de l’agriculture conventionnelle s’en donnent à cœur joie à grands coups de mauvaise foi. Ainsi, la presse reprend sans sourciller les éléments de langage distillés par les habituels intervenants du dossier, FNE, Générations Futures, Greenpeace et consorts… Ainsi, par exemple, au hasard, la lettre d’information Vert, pourtant souvent très pertinente, s’est pris les pieds dans le tapis. Comment ? Dans son édition du 28 mars, elle explique que la quantité de substance active vendue en France a augmenté de 9 % à surface agricole utile stable au cours de la décennie 2010-2020. C’est le seul chiffre retenu du document de synthèse publié par le ministère de la Transition écologique… Pourquoi ? Parce que c’est le seul qui colle avec l’objectif de l’article qui reprend ensuite les griefs autour de l’(in)efficacité des deux plans Ecophyto.

Il est beau mon pourcentage

Prenons donc le document du ministère pour prendre la mesure du désastre ainsi annoncé. Qu’y lit-on ? Que les ventes de produits phytos sont restées à des niveaux élevés (par rapport à quelle base ?) durant la décennie concernée. Mais aussi que les volumes de produits phytos conventionnels (donc ni bio ni biocontrôle) ont reculé de 10 %. Tiens donc. Il ne faut pas être grand clerc pour comprendre que l’ensemble de la progression des tonnages provient donc des produits autorisés en bio ou en biocontrôle… (C’est curieux d’ailleurs puisque tout le marketing de la bio prétend qu’elle n’emploie pas de pesticides…). Autre information intéressante, elle aussi donnée pourtant avant les fameux “9 %” cités par Vert, les volumes des produits dits CMR (pour cancérigènes, mutagènes et reprotoxiques, les plus dangereux donc) ont vu leur part dans les achats régresser de 28 à 12 % (en partie à cause de l’augmentation des volumes globaux, mais pas que). Les retraits réglementaires de spécialités sont passés par là. Bref, comme toujours, il est rarement inutile de remonter à la source comme le fait l’Agri.

Les petits cachotiers de Générations Futures

On ne sera pas surpris sinon de la nouvelle offensive de Générations Futures qui se réjouit, avec raison, du changement de méthode de la Direction de Fraudes pour la présentation des résultats des enquêtes résidus. Dans la nouvelle mouture en effet, les résultats discriminent les produits conventionnels et les produits bios, ce qui tombe un peu sous le sens, mais ce n’était pas fait ainsi jusqu’à maintenant. Générations Futures peut donc claironner que la “vérité est enfin révélée” et que 63 % des aliments végétaux conventionnels contiennent “au moins un” résidu de pesticide. Mais ces 63 % concernent les produits alimentaires où au moins un résidu a été détecté. C’est-à-dire qu’on sait qu’il est là, mais qu’on n’est pas forcément capable de le quantifier tant la trace est infime.

54 % des aliments contrôlés par la DGCCRF contiennent par contre au moins un résidu quantifiable celui-là. Bref, ce qui devrait être mis en avant c’est plutôt les limites maximales de résidus, fixées par les autorités sanitaires. Ainsi, si l’on considère cet étalon légal, Générations Futures oublie de préciser que 4,3 % des échantillons de produits bios sont également… non-conformes quand les non-conformités en conventionnel vont de 1,6 à 6,6 % selon les plans de contrôles et les origines… Dommage que Libération, par exemple, n’ait pas eu la curiosité de jeter un œil au document source de la DGCCRF non ? Mais nous y reviendrons parce que c’est intéressant.

Discrédit

Mais il fallait peut-être une telle opération pour discréditer le rapport 2020 de l’Agence européenne de sécurité sanitaire sur les résidus de pesticides en Europe. Enquête qui conclut que 94,4 % des produits commercialisés, plus de 88 000 analyses, sont conformes à la réglementation, un léger recul par rapport à 2019 (96,1 %). Plus en détail, 48 181 échantillons, 54,6 % ne contenait pas de résidus quantifiables (mais qui auraient pu être détectés) et 35 485 contenaient des résidus quantifiables dans les limites autorisées par la loi. Au total, les limites maximales étaient dépassées dans 5,1 % des échantillons et 3,6 % ont fait l’objet des procédures prévues.

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