Liberté, libertés chéries… [par Jacqueline Amiel Donat]

Jamais la liberté n’a été autant sollicitée, elle est dans toutes les bouches et dans toutes les revendications. On peut même dire que c’est à tout propos et parfois/souvent sans discernement. Liberté de ne pas se faire vacciner et de ne pas porter de masque, liberté de vivre et de bouger comme les vaccinés lorsqu’on décide individuellement de ne pas l’être, liberté en définitive de ne pas se soumettre aux limites des libertés collectives – ça, c’est le cœur du discours du “convoi de la liberté”. Alors que l’actualité met en perspective la liberté des populations civiles ukrainiennes face aux jeux de guerre menés sur l’échiquier mondial, la liberté des opprimés économiques et politiques face à la surdité de l’Europe aux injonctions du Pape sur le droit d’asile, ou encore la liberté de la presse face au cinquième assassinat depuis le début de l’année d’un journaliste ayant dénoncé des collusions de dirigeants avec les cartels de narcotrafiquants au Mexique…

Contrairement au modèle canadien qui concernait essentiellement des chauffeurs routiers, propriétaires de leurs camions, et réclamant le droit de continuer de travailler en ayant la possibilité de franchir la frontière des États-Unis sans être soumis aux restrictions sanitaires drastiques alors imposées, il n’y avait pas, ou très peu, de routiers dans ce convoi qui a voulu bloquer Paris ce week-end. Mais des voitures, des vans, des caravanes et des camping cars, plus ou moins bien équipés pour “tenir” les quelques jours du périple. Des ralliements bien sûr et des soutiens intéressés de personnels politiques en quête de voix pour les prochaines élections. Et, surtout, aux revendications initiales se sont ajoutées celles relatives au pouvoir d’achat, fortement grevé par les hausses de carburant et d’électricité notamment, de sorte que des gilets jaunes se sont joints aux convois et que des solidarités se sont manifestées sur le bord des routes et sur les ronds points de la part de ceux, vaccinés ou pas d’ailleurs, n’ayant ni le temps ni les moyens de se payer cette “virée” dans la capitale. Un agrégat de mécontentements donc, plus qu’une question de liberté confisquée.

Liberté de manifester son ras-le-bol ?

Le rassemblement a été interdit et le préfet de police de Paris, l’inqualifiable Didier Lallement, a pris cette interdiction très au sérieux. Il a donc aligné des véhicules blindés de la gendarmerie et mobilisé nombre de forces de l’ordre – bien plus que de manifestants au bout du compte. Cette interdiction avait fait l’objet d’un recours, rejeté successivement en référé par le Tribunal administratif de Paris et le Conseil d’État, ces juridictions mettant en lumière plusieurs éléments caractéristiques : il n’y avait pas un convoi mais des convois correspondant à des groupes différents, non coordonnés, aux revendications distinctes, sanitaires pour certains, sociales pour d’autres et politiques aussi, des parcours et programmes d’actions différents sans mot d’ordre ni organisation unique… Juridiquement l’interdiction était donc fondée et par là, les sanctions légitimes, même si on peut les juger disproportionnées pour des gens majoritairement naïfs, découvrant après les gilets jaunes la fraternité de la contestation et confrontés brusquement à une répression – adoucie par la période électorale – mais avec gaz lacrymogènes et nerfs à vif de policiers trop sollicités.

La crainte de basculer dans la pauvreté quand ils tiennent un équilibre économique de plus en plus fragile, la lassitude devant les mensonges d’État et le discrédit de la presse nationale, l’écœurement d’une campagne électorale avec des transfuges de tous bords et des promesses aussi nombreuses que similairement creuses, ils sont perdus, sans repères crédibles et devenus méfiants à tous égards. Ne leur reste que leur pré-carré qu’ils essayent de défendre. Égoïstement ? Non, qu’ils se rassurent, ça va servir et ça sert déjà, dans un sens comme dans l’autre, pour les candidat.e.s aux présidentielles.

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