Lettre au chef de l’État, à propos de nos retraites [par Jean-Paul Pelras]

Monsieur le Président,
le 31 décembre 2023, je comptais faire valoir mes droits à la retraite dans le cadre d’une carrière longue et après 46 années travaillées. Ayant débuté mon activité professionnelle à l’âge de 14 ans en 1977, année de votre naissance, je pense, pour avoir notamment travaillé dans le secteur agricole où les 35 heures ne sont qu’une vue de l’esprit, avoir correctement rempli mon contrat.
Et voilà que lundi dernier, au saut du lit, vous décrétez un rallongement de deux ans du temps de travail. Une réforme qui serait soumise au vote du Parlement dès octobre dans le cadre de la loi de financement de la Sécurité sociale pour une application après les présidentielles.
Et paf, voilà que de 46 ans de boulot, je passe à 48. Vous auriez pu, pour nous punir et vous venger au lendemain d’un désaveu électoral historique, choisir autre chose. Sachant que certains secteurs professionnels dans l’agriculture, l’artisanat ou la restauration par exemple, cherchent à embaucher et ne trouvent pas de candidats pour honorer leurs carnets de commande, récolter ou assurer le service. Pourquoi se fatiguer à 20 ans, me direz-vous, et se lever à 5 heures du matin quand la société vous donne les moyens de faire la grasse matinée sans jamais avoir à courber le dos, à transpirer, à se salir les mains et à trimer jusqu’à 64 balais pour essayer de gagner son pain ?
Évidemment, y compris dans les rangs de ceux qui ne vous aiment pas, certains vont ici pousser quelques cris d’orfraie, hausser les omoplates, me traiter de “réac” et pourquoi pas de poujadiste. Eh bien, voyez-vous Monsieur le Président, je m’en fous complètement. Car, et vous le savez, ce propos emprunte, hélas, à la réalité.

Alors que le désintérêt pour la chose politique vient de s’exprimer avec un taux d’abstention record, alors que votre parti est désormais moins en marche qu’à l’arrêt, vous allez donc à nouveau provoquer l’opinion. Une opinion probablement facile à juguler avec, pourquoi pas, un énième confinement dès la rentrée, quelques 49-3 décidés à la hussarde, ou un vote passé en catimini dans une Assemblée désertée sur le coup de minuit.
Pour parvenir à vos fins, vous pourrez compter sur les divisions entre le public et le privé, sur ceux qui sont déjà à la retraite et qui ne soucient plus de leurs cadets, sur les cadets qui ne se préoccupent pas de la retraite car ils disent que, de toutes façons, ils ne pourront jamais la toucher, enfin, sur les capitaines d’industrie et vos amis de la finance qui vous pressent de réformer au cas où vous ne pourriez-vous représenter. Bref, vous êtes le président providentiel qui, après avoir négligé le message des Gilets jaunes et alors que le prix du carburant recommence à flamber, va imposer un peu plus de rabiot à celles et ceux qui n’ont pas assez travaillé.
Vous voulez une France unie. Vous avez une France démotivée, fatiguée qui ne se déplace même plus pour voter. Une France profondément divisée qui subit, qui n’ose plus s’indigner, qui s’accommode du mépris.
Mais les mots d’un petit éditorialiste de campagne peuvent-ils arriver jusqu’aux oreilles de l’omnipotent patron de ce pays. À moins qu’il ne faille emprunter à Aznavour, lequel fredonnait : “Il faut savoir quitter la table, lorsque l’amour est desservi…”

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