Faut-il continuer à produire des biocarburants au lieu de l’alimentation ? [par Yann Kerveno]

La crise que provoque l’horrible guerre menée en Ukraine par la Russie et ses appétits tsaresques fait émerger une question que nous avions bien mise sous le tapis. Celle des biocarburants… Et le dilemme n’est pas facile.

Si l’on remonte un peu en arrière, on se souvient que les biocarburants ne sont pas nés d’une opération du Saint-Esprit. Ils sont en particulier le fruit d’une conjonction de facteurs, en particulier le coût du pétrole et ses variations infernales et la dépendance de la France en protéines végétales destinées aux élevages. C’est sur ces deux piliers que ce sont construites les filières de production de biocarburants en France. Depuis, l’argumentaire a évolué puisque les biocarburants permettent d’économiser des énergies fossiles, de limiter notre dépendance aux importations, de réduire les émissions de gaz à effet de serre, la fourniture de débouchés supplémentaires aux filières agricoles et jusqu’à la valorisation des déchets…

Déjà, à l’époque, on est à la fin des années quatre-vingt-dix, des questions morales avaient été avancées : est-il raisonnable de faire pousser du blé pour le transformer en essence alors que tant de gens dans le monde souffrent de la faim ? Avec d’autres critiques en filigrane, la durabilité par exemple. Est-il si raisonnable d’avoir recours à des cultures intensives pour fabriquer du carburant ? La balance coût/bénéfice est-elle avantageuse ?

Un rôle difficile à déterminer

Et comme à chaque fois, il y avait les pour et les contre. Qui le sont d’ailleurs toujours. À la faveur des crises économiques de 2007 et 2011, la question est revenue sur le devant de la scène mais par une autre porte, plus délicate. On a alors reproché à la production de biocarburants d’influer négativement sur le prix des céréales dans le monde. En accaparant une partie de la récolte, la production de biocarburants tirerait les prix à la hausse. Ce n’est rien de dire que les chercheurs se sont arraché les cheveux pour démontrer que c’était le cas, ou non. Les plus pessimistes annoncent que les biocarburants renchérissent les céréales de 30 % en moyenne à l’époque et jusqu’à 40 % pour le maïs. D’autres chercheurs ont montré qu’au contraire, la présence du marché des biocarburants avait un effet stabilisateur sur le marché, une autre étude montrait que l’affaire pouvait avoir un effet bénéfique également si les cultures concernées étaient aussi implantées, quand c’est possible, dans les pays du Sud. À condition de bien contrôler le développement…

Lula au créneau

C’est éminemment complexe et comme le rappelait le président brésilien dans une tribune relevée en 2008, c’est aussi un point de vue du Nord ! Il fustigeait alors les opposants aux biocarburants, prêchant pour sa paroisse, en expliquant que c’était un outil de développement important pour la paysannerie brésilienne et que la culture de la canne à sucre à destination de carburant s’effectuait sur des terres où l’on ne pouvait rien faire pousser d’autre… Tout en jugeant, pour sa part, complètement stupide de produire du maïs, qui lui se mange, pour en faire de l’essence.
Bref, aux États-Unis, 92 millions de tonnes de maïs (45 % de la production du pays) sont consacrées à l’éthanol. En Europe, on transforme 12 millions de tonnes de grain et 3,5 millions de tonnes d’huile de palme.

Que faire ?

En 2022, la question n’a pas été tranchée mais elle est toujours aussi vive. D’un côté l’Europe est fort dépendante du pétrole, mais aussi toujours très dépendante des importations de tourteaux pour l’alimentation animale. Aux États-Unis, certains plaident pour la suppression de l’obligation des biocarburants afin de redistribuer la production et les surfaces qui vont avec, vers l’alimentation. Et par ricochet faire tomber les prix des céréales et priver Poutine d’un levier d’intimidation important. D’autres ont calculé que diminuer la production de carburants à base de grains de 50 % permettrait d’effacer l’absence des exportations ukrainiennes… Mais en même temps, incorporer du biocarburant allège aussi un peu la facture énergétique. Et avec un baril à 100 $ ou plus, ce n’est plus tellement une question économique qu’une question de volonté politique.

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