Céréales : quand ça fume, il faut chercher sous le capot… [par Yann Kerveno]

La situation géopolitique complexe a mis le feu aux marchés des céréales. Pourtant, guerre mise à l’écart, il n’y avait pas vraiment de raison pour que cela flambe.

Il y a de quoi se gratter la tête à regarder les cours du blé flamber aussi sûrement que les torchères de gaz russe. Pourquoi ? Parce que le contexte est complexe et que la flambée est à la hauteur de la complexité. Dans sa dernière livraison d’À lire vrai, Lucien Bourgeois, ancien directeur des études de l’Assemblée permanente des Chambres d’agriculture pose le décor simplement en soulignant que jamais, ou presque, les voyants n’ont été autant au vert. “La récolte française de blé tendre pour cette campagne s’établirait à 35,5 millions de tonnes (Mt). C’est 6 Mt de plus que l’année dernière. Il en est de même pour la production européenne qui grimpe de 14 Mt (+ 11 %). La production mondiale de céréales est, elle, historique avec 2,2 milliards de tonnes. C’est 61 Mt de plus que l’année dernière et 90 Mt de plus qu’il y a deux ans” écrit-il. Il revient ensuite sur la dernière décennie, qui a compté 9 bonnes campagnes, vu certaines productions fortement augmenter pour pousser la production mondiale de + 23 % quand la population augmentait, elle, de 20,5 %. “Cela permettrait de donner 404 kg par habitant et par an dans le monde. Il y a néanmoins 800 millions de personnes qui ne mangent pas à leur faim et presque 2 milliards en surpoids” écrit encore l’économiste.

Une question de stocks

Mais voilà, plusieurs facteurs viennent ternir ce tableau, à priori favorable. C’est aussi au cours de cette décennie que l’utilisation humaine des céréales a cédé le pas à celle de l’alimentation animale et les utilisations industrielles ont atteint 370 Mt. On aurait donc de quoi nourrir tout le monde. Comment ne pas penser alors à la responsabilité des trois grandes puissances, s’interroge Lucien Bourgeois ? “Les États-Unis sont obsédés par l’énergie. Ils préfèrent utiliser 43 % de leur énorme production de maïs pour faire des carburants. La Chine, est obsédée par sa stratégie territoriale. Elle détient plus de la moitié des stocks mondiaux des grains et cela correspond à presque un an de consommation, mais elle préfère importer plutôt que de diminuer ses stocks. L’UE est obsédée par une mondialisation qui a ravagé son industrie et qui, désormais, lui apporte l’inflation. Dans la nouvelle PAC, pourrait-on entendre les conseils de Joseph à Pharaon ? L’UE devrait constituer des stocks suffisants pour empêcher la spéculation si dommageable pour la paix sociale dans tous les pays pauvres qui dépendent des importations.” Fermez le ban.

Aucune raison valable

Faisons les comptes. L’Union européenne est globalement autonome en céréales, 290 Mt prévues cette année (13 % de la production mondiale contre 18 % aux États-Unis, 17 % à la Chine, 5 % à la Russie et 3,7 % à l’Ukraine) et une fois tout consommé, il reste 30 Mt à exporter, soit grosso modo l’équivalent de nos stocks de report d’année en année. Mais, fait remarquer Lucien Bourgeois, “ces stocks sont trop faibles pour que nous puissions agir sur le marché mondial” qui reste ainsi potentiellement à la merci de coups de chaleur comme celui que nous connaissons. “Ce qui est étonnant, c’est que depuis plus d’un an, le prix des céréales augmente alors qu’il n’y a aucune raison valable qu’il atteigne ces niveaux” ajoute-t-il en se demandant si ce n’est pas le fruit d’une anticipation des grands traders américains qui auraient parié sur la guerre pour prendre des positions et avoir du blé à vendre, à prix d’or, ce printemps…

Pas de parallèle

Alors si les prix ont particulièrement flambé depuis trois semaines, c’est aussi lié à l’instabilité géopolitique, aux questions nouvelles que pose l’absence probable de la Russie et de l’Ukraine sur le marché des matières premières agricoles dans les mois qui viennent, “ces deux ayant un potentiel exportable de 108 Mt, soit un quart des exportations mondiales” souligne encore l’économiste. “Mais en même temps, il faut arrêter de fantasmer sur l’idée que nous dépendons de la Russie, elle n’exporte pas plus de blé que nous ! Il n’y a pas de parallèle à faire entre les questions de l’énergie et celle des céréales sur ce plan !”

Lundi en milieu de journée, les marchés à terme avaient une légère tendance au repli, le blé perdait 6 euros la tonne à 360 € environ. Peut-être parce qu’on commence à y voir plus clair ? Possible, pour autant, il y a encore de nombreuses questions sans réponse qui ne peuvent aujourd’hui faire l’objet que de supputations. Quelle sera la réponse des États, et de l’Union européenne en particulier ? Les chefs d’États et de gouvernements européens réunis à Paris ce week-end ont demandé à la Commission européenne de plancher sur une feuille de route pour “remédier à la hausse des prix des denrées alimentaires et à répondre à la question de la sécurité alimentaire mondiale.” En bref, comment faire pour apprendre à vivre sans les apports au marché de l’Ukraine et de la Russie dans les prochaines années. En ligne de mire, un horizon très rapproché, puisqu’il s’agit de 2023, la campagne 2021-2022 étant quasi entièrement jouée. Avec des zones pourtant déjà borderline, comme le Moyen-Orient ou l’Afrique du Nord dans son ensemble.

Quid ?

Et puis il y a les questions connexes. Quid des huiles végétales ? On en parle moins, mais l’Ukraine est un acteur majeur du tournesol et le prix de l’huile de palme s’enflamme. Quid du prix des carburants et de leur impact sur les productions agricoles, leur augmentation fait augmenter le coût du chauffage des serres, alourdit la facture des travaux aux champs et aussi des fertilisants, donc des engrais dont, c’est ballot, la Russie est aussi un très important producteur… Quid dans cette lignée du prix de l’électricité ? Quid du prix de l’aliment pour le bétail qui met les producteurs au bord du gouffre quand ils ne perdent pas déjà de l’argent ? Quid, dans ce contexte, de la hausse du prix de l’alimentation qui verra forcément les consommateurs se détourner d’une partie des produits…

Quid aussi de l’impact de ces prix élevés pour les céréales sur les implantations de la campagne 2022-2023, quelle sera la stratégie des céréaliers (même s’ils ont décroché le gros lot ces derniers mois en faisant une très belle récolte et en la vendant très bien) ? Doit-on prévoir une ruée vers le blé, au détriment des cultures en renouveau comme les lentilles ou les pois chiches qui alimentent l’industrie végétarienne. Mais à quel prix ? Au champ ? Sur les marchés ?

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