Adieu Denis ! (Par J-Paul Pelras)

Voilà, il est parti. Nous laissant seuls avec une mémoire veuve, celle d’une viticulture qui vient de perdre l’un de ses plus charismatiques intercesseurs. Nous garderons de lui le souvenir de quelques tonitruantes joutes verbales, une voix éraillée, un phrasé qui empruntait à un sabir franco-catalan mâtiné d’argot si nécessaire, toujours révérencieux, jamais vulgaire.

Celui-là s’appelait Denis Pigouche et il m’en coûte aujourd’hui de lui dire Adieu. Car il appartenait au monde des derniers vrais syndicalistes, ceux qui agissent avant, réfléchissent après et ne s’excusent jamais.

Un gars qui tutoyait ministres et préfets entre deux cargolades et trois entrecôtes grillées pour leur rappeler, avec le panache des responsables qui  ne se laissent pas courtiser, qu’il fallait écouter les paysans et toujours savoir les respecter.

Evidemment, dans la galaxie agricole tout le monde connaissait ce grand escogriffe, président du Syndicat des Vignerons pendant plus de 13 ans qui, cigarillo aux lèvres, assénait ses vérités, ses équations, ses métaphores avec une franchise, un humour et une sincérité qui suscitaient souvent la sympathie de ses interlocuteurs, y compris quand la critique leur était directement adressée.

Fin connaisseur des dossiers viticoles, il savait débusquer la faille pouvant déstabiliser l’adversaire. Nul besoin, à ce propos, de costume-cravate, de grandes études, de circonvolutions protocolaires. Quelques heures passées à tailler la vigne dans ses garrigues au-dessus d’Opoul lui procuraient l’inspiration, lui suggéraient la formule qui allait faire mouche, le résumé des résumés en quelques sortes. « En viticulture, arrêtez de dire que tout va bien » lançait-il en 2013 à celles et ceux qui préféreraient (et préfèrent encore …) le confort du déni à la réalité des chiffres et des situations. Evidemment la réponse ne se fit pas attendre. Mais elle ne lui fut jamais adressée directement. « Pigouche exagère » pouvait t-on entendre çà et là dans les escaliers, sur les parkings, au fond des salles de réunion.

Et pourtant, Denis, si tu savais comme tu avais raison de les bousculer ! Si tu savais comme tu avais raison « d’exagérer » !  

Et puis il y eut cette époque, ton baroud d’honneur en quelque sorte, quand tu te rendais chaque jour sur le rond-point du péage nord entre deux rafales de tramontane gelées pour soutenir les Gilets jaunes. J’étais venu te voir. Tu étais avec Joseph Jourda. Et tu m’avais donné cette phrase : « Tu sais ce que c’est la différence entre la pauvreté et la misère ? Eh bien, avec la pauvreté il te manque le superflu, avec la misère il te manque l’indispensable »

Don Quichotte sans armée, tu n’attendais plus grand chose des révolutions. Mais tu laissais toujours la lampe allumée. Quitte à te brûler les ailes dans cette portion consubstantielle de solidarité que l’espoir ose encore éclairer.

Le soir venu, que ce soit dans ce décor à la Breughel ou dans la lumière d’aquarium des salles de réunions, tu posais inlassablement la question du « comment vivre ? » Cette question, pour toi qui n’a jamais confondu l’être et le paraître, l’emportait toujours sur celle, bien plus superficielle et futile, du « pourquoi vivre ? ».

Et voilà, Denis, que tu viens encore une fois d’exagérer. Mais cette fois-ci, la seule qui puisse t’être vraiment reprochée, tu aurais quand même pu t’en passer…

Je te laisse, ici et maintenant, car les mots, hélas, ne suffisent plus. Adieu donc ami vigneron. Où que tu sois désormais, que grâce te soit rendue.

Jean-Paul Pelras

Le Journal L’Agri que Denis a toujours défendu sans équivoque, y compris quand la rédaction traversait une période très difficile, adresse ses plus sincères condoléances à son épouse, à ses enfants ainsi qu’à ses proches.

 

 

 

 

 

 

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